DIEU AMOUR

( Ce texte est une conclusion de l’ouvrage d’Yvonne Leray et Loïc Collet « Parole en genèse. Sur les représentations de Dieu ». Ce livre est disponible à : « Association Culturelle Vivre et Ecrire » 1 Rue Du Plessis de Grénédan 56000 Vannes ( 12 euros )   

Dieu est-il une question qu’on approche par l’intelligence, ou faut-il emprunter d’autres chemins pour croire en lui ?   

 Dans les régions de foi traditionnelle, nous avons souvent entendu parler comme cette femme qui disait : « Je suis allée au catéchisme comme bien d’autres. Mais je ne comprenais pas grand’ chose à ce qu’on nous enseignait sur Dieu. Il était question de péché mortel, véniel, de l’enfer, du diable, du purgatoire. Et puis il y avait Dieu le Père, le Fils, le Saint Esprit, le Seigneur… Pour moi tout cela c’est « la même équipe « et je n ‘y comprends rien. Il fallait bien que j’apprenne tout ce charabia si je ne voulais pas être grondée… Le pire c’est que je me suis sentie enveloppée dans des mystères terrifiants. Il y avait ce Dieu qui voit tout, qui nous menace et qui peut nous punir. Dieu a été longtemps pour moi un ennemi. Aujourd’hui encore le seul mot ” Dieu ” fait monter en moi de l’agressivité et de la violence. A cause de ce qu’on m’a enseigné, pas droit au désir, pas droit au plaisir, il faut « porter sa croix «. Ma vie de femme a été ruinée. J’ai 44 ans, j’ai bien conscience qu’il me faut revoir tout cela. Si aujourd’hui j’accepte de faire un voyage dans cet univers, c’est pour me libérer d’un Dieu qui punit, qui blâme et qui menace «.  

Dans l’expérience de cette femme, il est clair que Dieu n’a rien à voir avec la tendresse. Comment se fait-il que la foi chrétienne ait été souvent présentée de cette manière ? Comment se fait-il que le langage des Eglises ait développé des notions sur Dieu en prétendant comprendre quelque chose de lui, alors que le coeur n’était pas touché ? 

De la raison grecque…

 Cette situation est le résultat d’une longue histoire. La culture occidentale a pris une orientation décisive chez les Grecs quand ils ont cherché à distinguer le croyable et le pensable, le magique et l’intelligible, l’illusion et la vérité. L’homme, ont-ils pensé, détient le moyen d’accéder à coup sûr à la réalité. Son esprit est capable de discerner dans tous les êtres certains caractères intelligibles et de les rassembler dans l’idée ( que ces idées viennent d’un autre monde, d’au-delà de l’expérience sensible, ou qu’elles soient les formes constitutives dévoilées par l’abstraction ). Et la divinité elle-même appartiendrait à ce monde intelligible, soit comme source des idées, soit comme lumière de la connaissance. Cette position des Grecs va marquer toute la problématique occidentale sur la question de Dieu : « si nous pouvons dire quelque chose de Dieu, ce sera d’abord grâce à l’intelligence ». 

à « l’alliance « juive  

Dans le même temps, se développait en Palestine une forme de pensée religieuse qui suit une toute autre voie que l’accès à Dieu par la connaissance abstraite. C’est la tradition selon laquelle un peuple, le peuple hébreu, aurait bénéficié d’une initiative de Dieu, d’un engagement particulier de Dieu dans son histoire collective. Ce qu’ on appelle le « choix d’Israël « ne reçoit pas de justification. Il ne relève pas d’évidences qui apparaîtraient au terme de certains raisonnements. Il est d’un autre ordre que la raison, il est de l’ordre de l’amour, non obligatoire, non prévisible, se manifestant dans 1′histoire d’un individu ou d’un peuple comme un don et non un dû, insondable pour l’intelligence, offert à l’accueil du coeur.  

La Bible n’est pas originale quand elle reprend, comme les cultures environnantes, les mythes sur le commencement et la fin de l’histoire ou quand elle fait de la morale l’obéissance à la volonté divine. Par contre, elle se différencie fortement de la pensée grecque en cherchant Dieu du côté de la prédilection, de l’amour.  

Ces deux sources du langage sur Dieu, l’intelligence et la croyance en l’historicité de Dieu, vont coexister, vaille que vaille, jusqu’au 17e siècle. Dans les célèbres « Sommes théologiques « du Moyen Age, les théologiens tentaient d’intégrer tout ce que la raison occidentale avait dit de Dieu depuis l’ Antiquité. Ils ne doutaient pas qu’il y eût des preuves de l’existence de Dieu pour tout esprit capable de réfléchir. Même si la voie de la raison était moins claire à leurs yeux que celle de la révélation biblique, elle ne demeurait pas moins une démarche qui avait du sens. 

Retour au « je pense « 

 Mais après la Renaissance ces deux chemins vont diverger. Descartes s’engage plus que tout autre sur celui de la raison. Il pense pouvoir fonder la croyance en Dieu sur l’ expérience intime de certaines idées, comme celle d’infini, que tout homme peut avoir s’il examine bien son esprit. Pour lui cette connaissance de Dieu est bien plus assurée que celle dont témoigne l’Eglise. Après lui la plupart des philosophes s’inscrivent dans cette quête rationnelle de Dieu, pour aboutir avec Hegel à identifier Dieu à l’Esprit qui traverse l’histoire de l’humanité et sa montée en raison. 

Résistance du « cœur « 

 C’est devant cette mouvance de type intellectualiste, que l’on voit se dresser alors un autre courant qui va privilégier la seconde approche du réel, celle que Pascal appelait déjà le « coeur «, sorte de sens spirituel qui détecte et accueille Dieu, sans passer nécessairement par une suite de raisons. On peut même dire que le 19e siècle se caractérise, à côté du scientisme quasi-officiel, par le foisonnement de ces nouveaux modes d’ accès au réel et éventuellement à Dieu : la pulsion vitale, l’action, le vouloir, l’amour.  

Ainsi au terme ( provisoire ? ) de ce cycle, des croyants d’aujourd’hui se trouvent de nouveau en phase avec les premières intuitions de la Bible : Dieu ne se dévoile pas au bout d’une recherche que l ‘homme mènerait par la force de son intelligence. Dieu n’ est pas un cadeau que nous font les philosophes. Il a même disparu de la philosophie, et c’est bien ainsi, car elle s’avère incapable de fonder une parole satisfaisante sur Dieu. L’intelligence est l’organe disponible pour l’exploration de l’existence humaine. C’est beaucoup et nous en connaissons les magnifiques résultats mais c’est tout ce qu’ elle peut faire. Elle ne peut passer de l’être du monde à ce qu’on appelle Dieu. Tout le discours philosophique sur Dieu avait supposé une science de l’être, l’ontologie, selon laquelle il y aurait une continuité intelligible entre le monde et Dieu et donc une possibilité pour l’esprit humain, « gardien de l’être », de parler valablement des deux, l’ homme et Dieu, chacun dans son ordre.  

Tous les arguments de ce genre, jusqu’à l’abstraction la plus poussée, se sont effondrés. Dieu, s’il existe, est vraiment Autre ; il échappe « aux rets de ma pensée «. C’est une expression de Maurice Bellet qui écrit : « Toi que je ne peux même pas dire existant / Car ce serait encore te prendre aux rets de ma pensée / Toi, pour qui dire Toi est encore illusion / Car tu n’es pas en face, au-dessous, au-dessus, à côté / Absence, absence, absence inconcevable / Les lointains sont encore de ce monde / Et l’issue au-delà de l’horizon / Est encore de cette demeure où j’habite «.  

La voie du désir

  Il faut se décider résolument à prendre l’autre voie, dont la source échappe à l’intelligence C’est la voie du désir, la voie de la tension entre l’homme et celui que l’on appelle Dieu. Une tension entre deux termes qui ne sont pas plus compréhensibles l’un que l’autre. Alors l’analogie utilisable n’est plus celle de notre connaissance des choses mais celle de l’amour qui traverse par exemple un homme pour une femme, une mère pour son enfant, un ami pour son ami. L’évocation de Dieu par ces expériences ne le pose pas comme un «  objet de pensée « mais comme une existence qui s’offre au coeur de l’homme et dont la réalité n’a d’autre « preuve « que la joie qu’elle donne.  

Si l’on consent enfin à parler, non plus des raisons d’adhérer ou de refuser, mais des conditions de l’amour, nous pouvons dire que la grandeur de l’homme n’est pas, finalement, dans l’acuité de ses analyses scientifiques ou abstraites, pourtant nécessaires à la compréhension de notre rapport au monde. Sa grandeur réside dans sa capacité à accueillir l’autre comme sujet, comme source de son action, comme production de son existence et de son bonheur de vivre Et cet autre me renvoie au sujet que je suis, à la source de ma propre joie, si à son tour il me reconnaît comme sujet. C’est cette expérience de l’autre me révélant à moi-même, qui est le lieu de ma croyance en Dieu. C’est là que j’accueillerai le Dieu-Amour, si on m’apprend que c’est ainsi qu’il s’appelle. Je ne suis pas obligé de me sentir concerné par cet amour qui ne pèse d’aucune manière sur ma liberté. Mais si je décide de parler de Dieu je ne peux désormais en parler autrement, les autres voies ayant montré leur impuissance.  

L’image du père

 Si quelqu’un s’interroge réellement sur Dieu, il ne peut être éclairé que si son coeur est ouvert à  l’amour et disposé à aimer encore davantage et autrement. Car l’amour de Dieu dilate celui qui le reçoit. « A celui qui a on donnera encore “, disait Jésus. On se trouve au-delà du juste, du raisonnable, de la rétribution équitable. La plus belle image que Jésus a donnée de Dieu n’est pas celle du maître de maison qui exige la robe de cérémonie pour assister à la noce, mais l’image du père qui a beaucoup souffert de son fils ingrat et qui le reçoit avec un amour sans réserve. Toutes les autres images, en particulier celles du Dieu juge, sont entachées par la dureté et la violence qui nous habitent nous-mêmes. Elles parcourent l’Evangile car elles occupaient encore l’ imaginaire de ses auteurs. Mais la métaphore la plus évocatrice est celle de ce père qui, au-delà de toutes les faiblesses, les souffrances, les péchés d’une vie, dit de tout homme: « Mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé ». 

Au-delà des images

 Si « Amour « est le meilleur nom de Dieu, nous ne finirons jamais de le décliner dans les innombrables affections des gens. Tout ce qui relève de l’amour peut devenir image de Dieu. Autant les représentations de Dieu par l’intelligence sont des impasses, autant ses représentations issues du coeur humain sont assurées de toucher quelque chose de leur but, qui est l’intimité de Dieu. C’est pour cela que le langage le plus adapté est celui de l’amitié, de la rencontre de l’ homme et de la femme, de la confiance de l’enfant, du dévouement aux luttes pour la dignité et le bonheur du plus grand nombre, de l’admiration pour une humanité qui ne cesse de révéler sa beauté. Et la forme de ce langage sera si possible la plus belle, celle de la poésie, celle qui fait  « bien parler de la gloire du monde «, celle du Cantique des Cantiques, la forme la plus précieuse pour Celui qui est au-delà de toute appréciation. Le Nom de Dieu est ineffable. Alors nous pouvons multiplier à l’infini les noms et les images qui l’honorent.

( Loïc Collet )  

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