De maison en maison
il faisait le tour de sa parenté et disait :
« Vous m’avez donné tous les germes de la terre.
Vous m’avez fait homme, charrue et moisson.
Je vous dis : Merci «.
Mais avec ce mot, comme devant le plat
qui repasse et qu’on ne veut plus,
il scellait son passé avec gratitude
et le déposait derrière lui sur le chemin.
Devant son père et sa mère
il évoquait la saveur de ses premières années et disait :
« Vous m’avez donné la sagesse des générations.
Vous m’avez fait fils et maître des vieillards.
Je vous dis : Merci ».
Mais avec ce mot, comme devant le livre
qui s’use dès la première relecture,
il scellait sa gratitude avec tendresse
et la déposait entre les murs de son passé.
Devant la jolie voisine de son âge
il jouait encore une fois à nommer l’étoile filante et disait :
« Tu m’as donné tous les désirs de feu.
Par toi j’étais frère du rêve parmi les nébuleuses.
Je te dis : Merci “.
Mais avec ce mot, comme devant un appel
qui brûle au point qu’on se dessécherait d’attendre,
il scellait sa fantaisie d’adolescent,
en jetait l’herbe folle dans le fossé.
Et tous l’accompagnaient vers la sortie du village.
« Si tu ne gardes aucune goutte d’amertume,
pourquoi pars-tu ?
Il ne savait que répondre.
Car on ne nomme pas de loin
le port embrumé où un marin le hèlera
le bateau qui appareille sans cargaison,
les hommes de couleur pliés dans leur hamac sous l’écoutille,
le gourdin des vagues sur la coque les jours de cafard,
le regard sur une photographie sortie du portefeuille,
la mer, la mer, sans fin dans les quatre directions,
redressant à la verticale son immensité
dans le coeur de chacun.
( Loïc Collet )