LA BATAILLE DE MEROM

Yoakim vient d’ouvrir sa petite forge, en bordure de la ville d’Hebron, dans le sud de la Judée. Il n’a pas encore beaucoup de clients car il est là depuis peu de temps. Il y a trois mois il était un de ces milliers d’exilés hébreux dans la vallée de Babylone, bien loin de là. Il lui avait fallu deux mois de marche à travers le désert et la montagne pour revenir en Judée, le pays de ses ancêtres. Le nouveau maître de Babylone, Cyrus le Perse, l’avait permis.

 

Mais en arrivant à Hébron Yoakim s’est aperçu que la population n’est pas du tout ce que lui avait raconté son père, parti de là il y a cinquante ans. En ce temps-là, la ville n’était habitée que par des Hébreux qui adoraient un Dieu unique, Yahvé. Et maintenant il y a toutes sortes de gens parmi ses voisins, des Perses, bien sûr, comme soldats ou fonctionnaires. Mais aussi des gens du désert, que les Hébreux avaient toujours refoulés autrefois, et des gens du sud, du côté de l’Egypte, et des gens du nord, du côté de la Syrie ou du bord de la mer. Et tous ces peuples avaient leurs manières de vivre, leurs coutumes, leurs religions. Où donc est la place de Yahvé, le Dieu de cette terre de Judée ?

De plus, Yoakim sait ce qui est arrivé à l’ancien royaume du Nord, autour de la ville de Samarie. C’était aussi le domaine de Yahvé. Mais une autre puissance, celle des Assyriens, l’avaient envahi il y a deux siècles. Ils l’ont vidé du meilleur de sa population, ils ont implanté leurs moeurs  et leurs religions. Et le Dieu d’Israël est oublié. Est-ce que la Judée connaîtra le même sort, à son tour ? Est-ce qu’elle trahira ses pères ?

Depuis son retour Yoakim a entendu dire pourtant que quelques Juifs ( comme on appelle maintenant les exilés revenus en Judée ) quelques Juifs se sont mis à reconstruire le temple de Jérusalem, le temple qui avait été détruit par les envahisseurs. Y a-t-il une espérance de ce côté-là ? Et on voit même certains d’entre eux décider de célébrer le culte là où ils sont, pas seulement à Jérusalem ! Ils ouvrent des nouveaux lieux de rassemblement dans les petites villes, on les appelle les synagogues…

C’est dans la synagogue d’Hébron que Yoakim se rend maintenant une fois par semaine, le jour du sabbat. Et voilà qu’un jour il assiste à un débat où éclatent les grandes questions qu’il se pose sur l’avenir de sa foi.

Au milieu de la synagogue, se lève un des anciens qui annonce avoir reçu un manuscrit du groupe des scribes de Jérusalem. Il le lit. C’est un texte qui reprend plusieurs récits populaires sur la situation des Hébreux dans le pays de Canaan il y a bien des siècles. Il est rédigé comme une grande épopée. Ce n’est sans doute pas ce qui s’est passé réellement, c’est à dire la lente implantation de quelques petits clans d’Hébreux dans les zones pauvres de Canaan, la difficile coexistence de leur culte au Dieu Yahvé avec les cultes dominants du Dieu El des Cananéens. Le texte présenté dans la synagogue est plutôt un grand chant de triomphe en l’honneur de Yavhé.

Un des passages retenus par le lecteur raconte précisément une victoire étonnante au lieu-dit de Mérôm, dans le nord du pays. Une victoire des Hébreux menés par un chef nommé Josué sur tous les rois des environs ligués contre Israël. Les ennemis sont nombreux comme les grains de sable au bord de la mer mais Yahvé les livre entre les mains de son serviteur et ils sont vaincus.

Les auditeurs d’Hébron comprennent bien le message des scribes de Jérusalem et l’approuvent. Ce que Yahvé a fait autrefois, selon les vieux récits, il est capable de le faire encore aujourd’hui. Les maîtres, les Perses, peuvent être nombreux comme les grains de sable et puissants avec leurs chars de combat, ils seront vaincus un jour. Et Yahvé retrouvera sa place dans le pays et dans la foi des Juifs.

De ce triomphe annoncé, Yoakim se réjouit, bien sûr. Mais il y a quelque chose qui le trouble. Il entend que cette victoire se fera au prix de l’extermination de tous les ennemis, qu’aucun n’échappera à l’épée. Cela lui pose question. Il sait que ses ancêtres craignaient par-dessus tout que leur foi soit contaminée par le contact des païens et on peut imaginer qu’ils avaient vidé de tous leurs habitants les régions qu’ils occupaient.

Mais Yoakim ne peut pas croire que cela s’est passé de cette manière. En tous cas il ne serait pas d’accord que ça se reproduise. Pendant des dizaines d’années il a vécu en Mésopotamie au milieu des païens. Il a déploré, certes, leur fermeture à Yahvé mais il a vu aussi que leur religion les élevait parfois très haut vers la divinité. Il a découvert  que le Dieu unique est pour l’univers entier, qu’il déborde toutes les religions en s’adressant au cœur de chacun. Il a entrevu que la miséricorde divine est sans limite. Il n’est pas question de tuer mais d’éclairer.

Il a droit, comme tout Juif, de se lever dans la synagogue et de parler. Il le fait. « J’entends ce que nous disent les frères de Jérusalem pour éveiller notre espérance. Mais le temps de la guerre est peut-être fini pour ceux qui cherchent le culte en vérité. Pendant notre exil à Babylone, circulait parmi nous un écrit, sous l’autorité d’un prophète disparu, Isaïe. Il parlait du véritable Serviteur du Seigneur : « méprisé, laissé de côté par les hommes, homme de douleur… mais ayant  payé de sa personne il verra une descendance, il dispensera la justice au profit des foules, il apportera le salut à toutes les nations… « 

 Les hommes de la synagogue ont les yeux tournés vers Yoakim. L’épreuve de l’exil a-t-elle été un lieu de révélation, le lieu d’une nouvelle lumière sur l’histoire et sur le combat pour la foi ? Yoakim a-t-il à témoigner d’un nouveau visage de Dieu, un visage à peine évoqué dans les textes ? Que sera désormais la « bataille de Mérôm « ?    

Laisser une réponse