LA GOURMETTE

Clément s’était assis sur la banquette, dans le coin-salon de l’appartement. En face de lui, sur le mur, une toile aux couleurs pastel montre la foule qui tourne autour de la Kaaba de la Mecque, comme si elle l’assiégeait sans parvenir à y entrer. Dans trois petits tableaux disposés en triangle, courent des calligraphies arabes, sans doute des sourates du Coran. 

 Le plateau est déjà sur la table basse, avec la théière et deux verres étroits, à peine plus hauts qu’un pouce. Kader transvase plusieurs fois le thé, pour l’aérer. Il prend son temps, il est le maître de maison, il honore son visiteur.

 Il parle pourtant avec tristesse. Son père vient de mourir. Clément est là pour lui témoigner sa sympathie. Les deux hommes se connaissent bien, ils ont travaillé sur les mêmes chantiers. Et le vieux père, qui vient de terminer sa tâche, leur a appris ce qu’est un bon coffreur et un digne ouvrier .  

Ils boivent lentement les trois verres de thé, selon le rite, avec de plus en plus de sucre pour enlever l’amertume. Où sera-t-il enterré ? demande Clément. 

Kader hausse les sourcils, d’un air désabusé : - Je ne sais pas encore. . . Il a toujours dit qu’il voulait être enterré en Algérie. Nous avons de la famille là-bas, et un peu de terre. Mais qui va s’occuper de ça ? Et combien ça nous coûtera ?  

C’est vrai qu’il y a de moins en moins de familles qui ramènent leurs morts au pays d’origine. Ils ne sont plus de là-bas. Les vieillards seront définitivement exilés, jusque dans leur tombe sur une terre étrangère. De toute façon, si l’on cherchait de l’argent pour une telle expédition, ce n’est pas chez Kader et sa maigre paie qu’on pourrait en trouver.  

Il n’y a rien à dire là-dessus, Clément le sait bien. Il tend la main vers son verre. Il est temps de partir. Au moment de saisir son verre, sa manche de veste remonte, le poignet se dénude. Il y porte une gourmette. Aux larges plaques dorées. Quand son père la lui a offerte, il lui a assuré que c’était réellement de l’or. Mais une gourmette en or, cela ferait beaucoup d’argent chez un orfèvre ? Allons, pense Clément d’un revers d’esprit, on ne touche pas comme cela à un cadeau du père !  

Un peu plus tard, il est sur le chemin qui le ramène chez lui. Il traverse un jardin public. Il n’est pas pressé. Il se sent un peu lourd. Il n’est pas satisfait de la visite chez son camarade. Il s’assoit sur un banc.  

Soudain un souvenir revient, précis, froid, coupant. Son père et sa mère sont dans la cuisine. La mère est tournée vers la gazinière. Le père est derrière, les yeux vagues. Elle lui dit qu’il ne sait jamais s’occuper à la maison, qu’il vient là comme s’il avait quelque chose à dire et il n’ouvre pas la bouche, il la dérange finalement. 

- Dis-moi que je suis de trop ici! dit le père.
- De trop à la maison, répond la mère, je ne dis pas. Mais quelque chose de trop dans ta tête, c’est sûr !
- Tais-toi ! crie le père
- C’est parce que tu ne peux pas parler que tu veux me faire taire ?  La main était déjà levée et elle est partie vers le visage de la mère. Le poignet a heurté le coin de la bouche. La gourmette a déchiré la peau. La mère y passe la main. Les yeux exorbités, elle dit :
- Oh! je saigne ! 

 Pourquoi cette bouffée de colère tout d’un coup ? Comme une bombe enfouie au cours d’une guerre oubliée et qui explose quand une pelle mécanique la déplace. C’est étrange car c’est précisément à un anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie que le père a reçu en cadeau cette gourmette. Mais de qui ? Ah oui, je me souviens, se dit Clément. C’était de son père à lui, le Papy Luc. Il n’avait pas l’habitude d’offrir des cadeaux, le vieux, on s’était d’ailleurs fait la remarque dans la famille. Mais comme il n’était pas très causant non plus, personne ne lui avait posé de question. Il l’avait achetée ? Il l’avait eue ? Il y tenait ? Il n’y tenait plus ? …  

Ce Papy est maintenant dans un foyer-logement, pas loin delà. Je vais passer lui dire bonjour, en rentrant à la maison, se dit Clément.  

La porte d’entrée du foyer donne tout de suite sur une grande salle. De 1à, on peut atteindre les bureaux de la direction et le bâtiment des hommes sur la gauche, la salle à manger et le bâtiment des femmes sur la droite. Quand Clément rentre, les visages se tournent vers lui, comme si on attendait quelqu’un. Un regard s’allume, par-çi par-là.  

Dans la chambre de Papy, c’est l’ordre habituel. Le vieillard est dans son fauteuil, tourné vers la fenêtre. Il regarde dehors. On voit le bord d’un thuya et des nuages qui roulent derrière. Papy se lève, fait trois pas vers un petit placard, prend deux verres, les essuie, les pose sur un guéridon:    ” Tu boiras bien quelque chose ? “

  Dans le bas du placard, il y a une bouteille de vin rouge déjà entamée. Papy l’ouvre, en tremblant un peu. Clément veut faciliter les choses. Il prend son verre et le tend. Mais Papy tremble tellement qu’il verse à côté, sur la main, sur le poignet, sur la gourmette. Il reste un moment, la bouteille en l’air, les yeux fixés sur la gourmette, puis révulsés vers l’intérieur . Il lâche la bouteille, elle se brise sur le sol. Il s’effondre sur le fauteuil.  

Le temps s’arrête, le temps reflue, les mots accrochent comme des morceaux d’épaves sur une mer hantée :  
- Je frottais. . . je frottais . . . le sang ne partait pas. . . je l’avais arrachée d’un coup… il était allongé dans les cailloux… tout mon chargeur . . . tout mon chargeur j’avais tiré. . . trente deux balles. . . trente deux balles dans le corps. . . il s’était mis à courir . . . tu as des enfants. . . tu es libre, je lui avais dit. . . mais il faudra    courir . . . il cachait la gourmette sous sa djellaba. . . il avait mis sa main sur la tête contre le soleil. . . la gourmette avait brillé. . . je l’avais bien vue. . . je le surveillais. . . c’était un suspect. . . on ratissait le secteur depuis le matin. . . 

 Papy se tourne vers Clément : 
- Je vais essayer encore. J’ai un chiffon. Donne-moi ta main. Elle est toute rouge. Je vais frotter. Ca va partir . ça va partir . . .  

Il est là-bas, au bord de l’oued, où le suspect baigne dans son sang. Il arrache la gourmette du poignet et de sa manche il l’essuie, il l’essuie. . . et le sang revient. Clément se penche vers lui :
 - D’accord, Papy, je vais la donner. Mais, si tu veux, on va la retourner chez elle. Chez elle, en Algérie. Avec le sang dessus. Tu vas la rendre au mort. Tu veux  bien ? 

Le regard semble revenir dans la chambre, glisser le long du thuya, chevaucher un nuage.  
- Oui, tu lui donnes. . . c’est à lui. . . c’est son sang aussi. . . tu lui donnes. . . avec ma main. . . quand je lui ai dit qu’il était libre, il m’a baisé la main. . . avec une prière. . . ma main qui a appuyé sur la gâchette. . . ma main qui essuie le sang depuis ce temps-là. . . mais, il lui a donné un   baiser. . . je lui rends tout. . .  

Le lendemain, Clément passe chez Kader, son camarade. Il pose la gourmette sur la table basse, entre les deux verres de thé.
 - Tu sais qu’autrefois, dans certains pays d’Afrique, on mettait une pièce d’or dans la bouche des morts pour faire le voyage jusque l’au-delà. S’ils ne traversaient pas le fleuve qui les sépare des vivants, ils restaient les tourmenter de ce côté-ci. Mais avec la pièce d’or ils pouvaient payer le batelier et ils passaient au pays des hommes nouveaux. 

Depuis la guerre d’Algérie, il y a encore tant de morts entre nous, parmi les survivants. Il faudrait bien plus que des tonnes d’or pour les laisser aller chez    eux. . . Prends au moins cette gourmette pour le retour de ton père dans sa terre. Qu’il soit en paix. Et nous, un peu plus avec lui. . . et avec les autres.  

( Loïc Collet )

Laisser une réponse