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LE DYTIQUE ET LA VIPERE

OeilEn arrivant au bord de l’eau Gabriel sait qu’il est le premier. Il n’y a pas encore de trace de pas sur le sable. Personne n’est venu avec sa fouine pour attraper les soles. Il n’estime pas ces hommes qui peuvent se payer une fouine, quelque fois deux, une dans chaque main, et qui avancent le long de la plage, à mi-mollets dans l’eau, en piquant à l’aveuglette leur instrument devant eux. Une des trois dents de la fouine peut tomber par hasard sur une sole enfouie dans le sable et la crocheter. Quel exploit !

Gabriel ne peut rien se payer mais sa main, à lui, est vive. Il marche lentement dans l’eau. Cela suffit pour alerter les soles. Elles se plaquent sur le fond mais elles se trahissent par le petit nuage de sable qu’elles provoquent autour d’elles, en se cachant. La main de Gabriel plonge. La sole gigote un peu entre ses doigts. Une de plus dans le panier.

Il aime bien attraper ce qui nage. C’est pour cela qu’il s’arrête souvent au bord de la route qui mène à la plage, près de la fontaine. On l’appelle « la fontaine de la Vierge ». Elle a une petite statue dans une niche, avec sa robe blanche et son bandeau bleu. Ce n’est pas ce qui captive Gabriel, c’est plutôt ce qui se passe dans l’eau.

Il y a une drôle de bête, là, entre deux eaux. Elle est toute noire. Elle ressemble à un bousier, que l’on trouve souvent sur le chemin des vaches. Mais elle est nettement plus grosse et se sert de ses pattes comme de nageoires. Elle monte et descend sans cesse dans le bassin. C’est un vrai ballet. Gabriel a demandé le nom à l’instituteur, un dytique, d’après le maître. Il voudrait bien le prendre dans sa main. Il est certain qu’il pourrait l’attraper par surprise. Mais quelque chose l’avertit d’un danger.

Il a entendu beaucoup d’histoires de fontaines. Souvent la fontaine est protégée, dit le conteur. Peut-être parce qu’elle a des pouvoirs merveilleux… Alors ce sera la lutte entre le prince assoiffé et le dragon qui monte la garde… Gabriel ne sait pas qu’en penser, du moins quand il n’a pas soif. Mais M’man a dit : « Ne t’approche pas des fontaines. Au bord, dans les herbes, il y a des vipères d’eau ».

C’est vrai. Des vipères d’eau, Gabriel en a vu deux fois. Et il paraît que leur venin est encore pire que celui des vipères de terre, peut-être même pire que la piqûre des dragons avec leur queue !

Alors il reste à la distance de trois ou quatre pas, les mains immobiles. Le dytique nage à toute vitesse, en faisant des zigzags, comme s’il se déhanchait. Il monte à la surface. Il respire peut-être ? Il plonge. Gabriel le suit du regard et de tout son corps qui veut se lancer.

Il ne ramènera rien à la maison, cette fois-ci. Sinon ses rêves de grand poisson dans un lac à lui tout seul. Et au bord de l’eau, M’man qui dit : « Ne t’approche pas ! Il y a la vipère… - Non, M’man. Je regarde seulement ».

Un jour, il a entendu à l’école une histoire de vouivre. Il n’a pas compris.

                                                                                                                                       Loïc Collet

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