AMBRE

  Les cloches sonnent à la volée. Il fait grand soleil ce midi-là et le carillon s’échappe de l’église du bord du lac et s’en va cogner, de l’autre côté, contre la montagne d’ocre. Ambre, la petite fille trottant sur ses douze mois, vient d’être baptisée. La famille l’entoure, à l’admirer, à la cajoler, à lui transmettre des souhaits de fée. Le prêtre est encore en vêtement liturgique, il parle avec l’un, avec l’autre. Chacun a ses raisons d’être heureux en ce moment-là.

Et c’est là, en ce moment, que l’inattendu se produit. Quelqu’un s’approche du groupe, on ne l’a pas vu entrer dans l’église. C’est une petit fille, peut-être de cinq ans, aux cheveux très noirs, c’est sûr, c’est du moins ce qu’on s’est dit plus tard. Car la scène n’a duré qu’un éclair.

L’enfant se glisse devant le prêtre. Elle lui tend une petite enveloppe de papier. Quand l’enveloppe est bien prise, malgré la surprise ! la petite se retourne sans un mot, descend l’allée centrale et va disparaître par la grande porte. Le prêtre a le temps de lui lancer :  « Merci ! Merci ! Comment t’appelles-tu ? «. Elle s’arrête sur le seuil, à contre jour. Elle dit quelque chose. Si doucement qu’on ne peut l’entendre.

Le prêtre a rangé l’enveloppe parmi les papiers qu’il a lus pendant la cérémonie. Il avait essayé de dire son émerveillement devant l’enfance et son avenir. Une fois de plus il est un peu déçu de n‘avoir pas été à la hauteur, de n’être pas descendu assez bas. Dès qu’il est seul il reprend l’enveloppe.

C’est une feuille jaune ordinaire mais elle est pliée de façon que les bords reviennent sur le devant. Les pliures ne couvrent pas toute la surface, elles laissent apparaître au milieu de la feuille un espace vide qui ressemble à une scène entre des rideaux. Un espace de quelques centimètres de côté mais un espace habité.

La petite fille y a collé une vignette illustrée. Toute l’enveloppe d’ailleurs garde sa forme et ses pliures grâce à un bandeau adhésif « Dora. Twinkle Stickers ». Sur la vignette, placée au milieu de l’écran, on voit une fillette, aux grands yeux marron tout ronds, à la bouche entrouverte comme si elle tirait malicieusement la langue, au long chapeau pointu dont s’échappent de lourdes boucles noires. Et tout autour, du bleu parsemé d’étoiles. La fée dans sa robe de soleil.

Il y a aussi l’autre face de l’enveloppe. La face sans creux ni rideaux, la face lisse, la face de tous les jours. C’est d’ailleurs de ce côté-là qu’on trouve le code-barre des Twinkle Stickers. Elle est ornée aussi d’un dessin. Cette fois, la petite fille n’a pas de chapeau de fée. Elle a les cheveux sagement coupés sur le frontt. Elle porte sur son dos un sac pour l’école. Jupe courte et chaussures pour courir.

Elle n’est pas seule. A côté d’elle, un petit bonhomme, un lilliputien, sourit d’une oreille à l’autre, serre ses mains sous le menton comme pour remercier, a des regards pour sa voisine comme des billes d’agate. Et la petite fille lui tend une feuille blanche. Et la feuille, en son milieu, présente un gros cœur rouge. Le cœur entre les enfants. Seulement entre les enfants ? Celui qui a reçu le message glisse soigneusement l’enveloppe dans son portefeuille. Comme il se méfie de sa mémoire, il écrit, dans un coin, la date et le nom du village. Il ajoute même le prénom de la petite fille. Car il a interrogé toute la famille pour savoir comment s’appelle l’enfant disparue dans la lumière. Les gens sont embarrassés : «  Nous ne la connaissons pas ! Elle n’est pas de chez nous !  « C’est alors qu’un garçon, qui a eu du mal à rester en place durant la cérémonie, dit : «  J’étais à côté de la porte quand elle est sortie. Elle a dit son nom. Elle s’appelle Ambre ».  

                                                                                                          Loïc Collet

Laisser une réponse