Dans son numéro du 28 juin 2007, la revue « La Vie « présente une longue étude ( sondage, interviews, commentaires ) sous le titre « « Les cathos et le sexe ». Il en sort, globalement, que depuis quelques dizaines d’années, les Catholiques ont réévalué fortement l’importance de la sexualité. L’éros et le plaisir sexuel sont vécus désormais ( presque ) sans culpabilité. Ils sont intégrés au développement de la personnalité et du bonheur de vivre en couple. Ils peuvent même être le lieu d’une relation vitale avec Dieu.
Question de mots
Certains mots utilisés par ces Catholiques pour rendre compte de leur sexualité prêtent pourtant à confusion. Retenons ici, seulement, les mots « chaste » ou « chasteté ». Ce n’est pas simple de les définir.
Si l’on consulte le Dictionnaire Culturel Robert (dir. A Rey ), il est clair que pour nos contemporains ces deux mots n’ont plus le sens qu’ils ont eu. On lit :
- « Chaste « ( 1er sens ) (vx ou relig. ) : Qui s’abstient des plaisirs charnels illicites et des pensées impures
( La « chasteté » signifie alors : Vertu, comportement d’une personne chaste. )
- « Chaste » ( 2e sens ) ( mod. ) : Qui s’abstient volontairement de toute relation sexuelle.
( La « chasteté « signifie alors : Absence de relations sexuelles, d’érotisme. )
Le Dictionnaire distingue donc
- un sens « ancien » ou « religieux « où la chasteté est une « vertu » ( morale ) face à des actes jugés « illicites »
- et un sens « moderne » où la chasteté est « absence de relations sexuelles ».
C’est ce 2e sens, dit « moderne », qui l’emporte dans le langage d’aujourd’hui. La chasteté ne concernerait que des gens très minoritaires et plutôt suspects : des « abstinents » du sexe ! Et le 1er sens, incluant un jugement moral, une « vertu », serait un vestige du passé ou de la religion. Ce mot « chasteté » n’aurait plus d’utilité pour la vie commune d’aujourd’hui. Il prêterait même à rire.
Chasteté quand même
La question centrale est : L’acte sexuel échappe-t-il, de soi, à toute loi ?
On connaît le rejet moderne de toute loi extérieure à la conscience, qui viendrait d’une autorité sociale ou religieuse. On connaît le rejet actuel de certains mécanismes psychiques qui aboutissent au refoulement et à la culpabilité névrotique… C’est heureux que l’acte sexuel y échappe, de plus en plus pour nos contemporains.
Mais le plaisir qui l’accompagne est-il automatiquement facteur d’humanisation, de raison, de don de soi, de préoccupation de l’autre, d’écoute de ce que chacun désire à l’intérieur de son désir sexuel ? « Aime et fais ce que tu veux », disait saint Augustin. Oui, fais ce que tu veux… si tu aimes vraiment l’autre tel(le) qu’il (elle) est et tel(le) qu’il (elle) veut être. Le mot actuel qui indique la régulation nécessaire du désir, c’est le mot « respect ». Il implique : connaissance de l’autre, écoute de ses réactions et appréciations, patience, échanges, consentement mutuel à sortir des fantasmes de puissance, d’absolu, de transparence totale… Aimer, c’est une histoire, un espace à découvrir, un monde unique à créer dans la relation.
Situer le désir sexuel dans de telles perspectives, c’est être chaste. Et c’est une vertu morale très précieuse. On n’a donc jamais fini de progresser dans la chasteté, dans l’amour-de-l’autre, à distance de sa propre pulsion. Il peut y avoir des moments ou des raisons de suspendre la relation sexuelle, c’est la « continence », le fait de se « contenir » pour sauvegarder la signification de l’amour.
Certains amoureux parlent de « chasteté avant le mariage ». Ils veulent parler de leur choix d’abstinence sexuelle, dans cette période, et de leurs motivations. Mais la chasteté, ils auront toujours à y tendre, qu’ils soient mariés ou non !
Quant à ceux qui demeurent dans le célibat par nécessité ou par choix, la chasteté ne sera pas seulement l’abstinence de relations sexuelles, ce sera une orientation du désir qui se gardera des substituts ( physiologiques comme l’alcool, ou psychologiques, comme la volonté de puissance et les névroses de la libido… ) et s’efforcera d’aimer, d’amour d’amitié et de service.
Ajuster le langage
Il serait bon d’éviter des écarts de vocabulaire. Il n’est pas bon de « sacraliser » la sexualité. Elle n’est pas « sacrée », elle ne conforme personne à Dieu, c’est la manière de la vivre qui peut être chemin vers Dieu. A plus forte raison, il ne faudrait pas confondre la « petite mort » de l’orgasme avec l’extase des mystiques. Abus de langage ( même chez Lacan ! ). Ce n’est pas, non plus, servir une sexualité heureuse d’elle-même dans le don mutuel d’un homme et d‘une femme, que d’écrire comme ce religieux dans « La Vie » : « L’orgasme… c’est la joie complète, une fenêtre sur l’infini, mais, pour un chrétien, l’orgasme total, c’est le ciel…Les sexuels sont des mystiques qui s’ignorent » ( !!! ) Pourquoi cette exagération ? Inversion de la peur ?
De même il faudrait réécrire les propos de la théologienne Nicole Jeammet : « Retrouvons le bon sens ! La sexualité n’est pas de l’ordre de la morale. Elle est existentielle, c’est à dire constitutive de l’être, car elle trouve son origine dans les relations entre le nourrisson et sa mère. Faire l’amour, c’est le lieu de la construction de soi, de la réparation narcissique » (op.cit.p.27).
Disons : « Cherchons du sens. La sexualité ne peut échapper au jugement moral. Elle est un des constituants de l’être humain. Elle se déploie en premier lieu dans la relation triangulaire enfant-mère-père. Faire l’amour peut participer à la construction de soi… comme à sa négation. Faire l’amour peut réparer le narcissisme infantile… comme le redoubler. La sexualité est un cheval sauvage qui gagne à fréquenter les humains.
Loïc Collet