Menahem remonte sur sa bouche le col de sa tunique. L’air chaud lui dessèche les lèvres. La ville est immobile en ce milieu d’après-midi. Il est là depuis la sixième heure, quand le soleil était au plus haut. Avec son compagnon Eleazar, il a grimpé l’escalier de pierre à l’intérieur de la porte d’Ephraïm, à l’ouest du Temple de Jérusalem. Arrivé sur le rempart il s’est glissé parmi les groupes stationnés là déjà avant lui, comme sur un mirador.
« La foule aime bien les mises à mort », murmure Eléazar. Des journaliers qui n’ont pas été embauchés, des estropiés, des boutiquiers sans clientèle, des vieillards friands de nouvelles émotions, même des mères qui disent aux enfants : « Regarde bien. Pour ne pas être un brigand plus tard… «
Menahem s’assure qu’il ne connaît personne. Pour arriver au rempart il est parti discrètement du Temple, il a tourné à droite, à gauche, sans raison, pour semer éventuellement un curieux. Et le voilà, parmi les anonymes, face au rocher du Golgotha, avec beaucoup d’intérêt pour le spectacle.
A une centaine de coudées hors de la ville, les poteaux pour les exécutions sont en place depuis longtemps. Mais aujourd’hui trois des poteaux sont équipés d’une barre transversale et trois condamnés à mort y sont attachés. « Celui du milieu, c’est lui, le Nazaréen », a soufflé Menahem. Et depuis le milieu du jour, les deux hommes assistent à ce qui se passe.
Plusieurs autour d’eux ont grondé de satisfaction quand les soldats ont arraché d’un geste vif la tunique du Nazaréen et que les plaies ont recommencé à saigner. Un demi-silence s’est produit quand les croix ont été dressées et que les corps se raidissaient. « Descends donc de là si tu es le messie ! «, a crié un boiteux. Et les gens ont ri.
Menahem fait le compte des présents à l’exécution. Une dizaine de soldats romains, avec leur chef que l’on reconnaît à l’aigrette colorée au sommet de son casque. Trois hommes qui ont fait la basse besogne, avec clous et marteau, tout en prévoyant à boire pour les suppliciés. Au-delà de la croix, bien en arrière, quelques spectateurs dont on ne distingue pas le visage, immobiles depuis le début. Entre les croix et le rempart, quelques femmes que les soldats ont voulu chasser, sans y réussir.
Depuis un moment les corps sont affaissés et ne bougent plus. La dernière crispation s’est produite quand une éponge d’eau vinaigrée a été portée aux lèvres des crucifiés. La soif s’est arrêtée là.
Menahem entend un soldat crier au chef : « Rufus Gallus, ils vont mourir ! On termine ? «. L’officier ne répond pas. Il est face aux croix. Il reste, un long moment, devant celle du Nazaréen. Les soldats s’impatientent. L’un d’eux, avec une sorte de massue, brise les tibias des deux condamnés de part et d’autre du Nazaréen. Rufus s’écarte en silence. Un soldat s’approche du dernier crucifié et lui transperce la poitrine de sa lance. Un nuage gris passe devant le soleil. Jésus de Nazareth est mort.
Sur le rempart, une femme saisit son enfant. « Vite, rentrons à la maison ! Il est temps ! On dirait que l’orage vient… « Menahem et Eleazar échangent un regard. « Dieu n’a rien fait, dit le premier. C’était un imposteur. Il a eu la juste punition. – Attendons encore un peu, hésite le second. Il y a les autres, ces illuminés de Galilée. Que vont-ils faire ? »
( à suivre ) Loïc Collet