LE MENDIANT

«  Ecoutez ! Ecoutez ! « dit le maître, en tapotant avec sa règle sur le bureau. Gabriel relève la tête, un peu inquiet. Il a dans son pupitre, avec ses quelques livres, une boîte d’allumettes où il a enfermé un grillon. Et tout à l’heure, le grillon se débattait dans la boîte. Le maître a peut-être entendu ?

«  Nous approchons des grandes vacances, les enfants ! Ce sera bientôt la fête de l’école. Voulez-vous faire encore du théâtre comme l’année dernière ? « Gabriel se redresse comme un ressort. « Oui ! Oui ! « Tous les yeux pétillent.

A la dernière fête de Noël les parents ont donné une pièce de théâtre. Comme ils parlent bien ! et ils n’ont pas peur ! Surtout le boulanger et son frère. Ces deux-là sont capables d’être seuls devant le rideau de scène et ils racontent des histoires qui font rire tout le monde. Alors, quand le rideau s’ouvre, on est prêt, on est bien. C’est sûr, M’man ne pourrait pas jouer comme les autres parents. Elle, elle garde ses histoires pour les voisins et pour les veillées. Elle dit qu’elle ne veut pas se montrer. Mais lui, Gabriel, il aimerait bien être sur scène.

Pendant la récréation le maître raconte l’histoire que les enfants vont jouer. Au fur et à mesure que les personnages apparaissent, Gabriel se voit bien dans l’histoire. D’abord le jeune prince. Il est beau. Tout le monde l’aime et il aime la princesse qui habite au loin, et il est courageux, il ira la chercher. Ensuite vient la reine-mère. Un peu sévère, mais elle veille sur le prince. Comme M’man qui est toujours là… ou presque toujours.

Le prince a une sœur qui fait des caprices. Oh non, pas Gourmeline ! Pas souvent ! M’man ne supporte pas ça… Autour du prince il y a les compagnons. Dévoués ou traîtres, c’est normal, il faudra se défendre… et plus loin les marchands, les paysans, les jongleurs, les serviteurs.

Il y en a pour tout le monde. Chaque enfant a un rôle. Dans la tête, ça brille, c’est pour chacun le plus beau rôle. A la fin de la distribution, le maître dit : «  Il y a aussi un mendiant… Tiens, Gabriel, tu  pourrais faire le mendiant ! « Gabriel regarde, bouche bée. Le maître ajoute :         « C’est facile, tu n’auras rien à dire, je te montrerai ce que tu as à faire ».

C’est comme ça qu’on est arrivé à la fête de l’école, une semaine avant les vacances. Cet après-midi là, la salle municipale est comble. Les parents se saluent d’un rang à l’autre, indiquent les décors fabriqués à l’atelier des peintres amateurs, rappellent les prénoms des enfants qui vont jouer.

Gabriel est de l’autre côté du rideau, dans les coulisses. Il a mal… Pendant toutes les répétitions il a joué au mendiant. Ce n’était pas difficile. Il avait à entrer en scène en boitant et en s’aidant d’une canne. Il devait traverser tout le fond de la scène, s’asseoir sur le plancher et tendre la main, avec un bol ébréché. Il a fait plusieurs fois l’exercice avec ses habits de tous les jours.

Mais là, aujourd’hui, ce n’est plus pareil. Le jeune prince a un costume entièrement doré, la reine-mère une robe de velours mauve et les compagnons des pourpoints de toutes les couleurs. Même les serviteurs sont habillés au moins en dimanche. Gabriel a eu sa tenue, il y a une heure. Une étoffe grise, trouée, déchiquetée, sale, sur les épaules. Un pantalon trop large, retenu par une ficelle et déchiré sur le côté, du mollet à la cuisse. Il a vu une fois un mendiant à la fête communale, il n’était pas habillé comme ça ! C’est pire qu’un mendiant !

Il sait qu’il doit entrer en scène quand le prince cherche la princesse et sort de sa poche la pièce que lui a donnée sa marraine, la bonne fée. Mais Gabriel est incapable de bouger. Il entend déjà la salle éclater de rire quand elle le verra. Tout le monde rira, sauf M’man qui va froncer les sourcils et qui sera en colère à la maison.

Mais il ne peut pas s’enfuir. Le prince est en train de mettre la main dans sa poche. En coulisse, l‘instituteur souffle à Gabriel :     « C’est à toi, vas-y ! » Gabriel avance. Il boîte. Il frappe le plancher de son bâton. Ca résonne dans son bras, dans sa tête. Il ne regarde personne. Il va droit vers le coin où il doit s’asseoir. L’immensité d’un désert.

Il n’entend rien. Ni une chaise qui craque, ni un enfant qui s’agite, ni un acteur qui souffle. Rien. Le silence. Gabriel est assis dans son coin, la tête sur les genoux, la main tendue. Peut-être des larmes coulent quelque part. « M’man, c’est pas ma faute ! « 

                                                                                                      Loïc Collet

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