Cinq ans après le suicide de son fils Samuel, la théologienne Lytta Basset a pu écrire un livre sur la traversée qu’elle a faite, « Ce lien qui ne meurt jamais » ( Ed. Albin Michel, 2007 ). Elle ne peut, actuellement, garder cela pour elle. Elle connaît ou entrevoit tant de personnes meurtries comme elle par la mort d’un enfant ou d’un proche. Elle est pressée par la compassion. Elle écrit, puisqu’enfin elle le peut.
Elle rappelle le temps où l’explosion de la souffrance la faisait crier, hurler, pleurer quand la porte des larmes laissait le passage. C’était le temps de la déchirure à l’inverse de l’accouchement, le temps de la mère « désenfantée » puisque l’enfant est mort. Et la souffrance est toujours là, même quand elle écrit aujourd’hui pour le lecteur : « Il faut beaucoup de temps pour entrevoir que l’être cher, au jour de sa mort, entre dans la Vie comme il avait fait irruption sur cette terre » ( op.cit.p.20 ).
Est-ce possible de vivre en même temps « l’enfer » de la séparation et la durée dans la Présence ( divine ) et par elle la présence du ( et au ) disparu ? Puisque « Dieu », dans son abstraction, n’est plus un repère, la parole du moine Silouane, dans son « absurdité », est peut-être une lueur : « Tiens ton souffle en enfer et ne désespère pas ».
La non-désespérance subsiste quand la mère reste attentive à ce qui se dit autour d‘elle, à propos d‘elle, pour elle. C’est la compassion des autres pour elle qui maintient quelque part les signes de la bienveillance. C’est là aussi qu’elle voit que d’autres personnes ont connu la perte comme elle et s’en sont « remises ». Par quels chemins sinon par la compassion ?
Une autre voie aussi pour Lytta Basset a été de continuer son travail de théologienne, donc d’énoncer des paroles qui semblaient résonner dans le vide pour sa sensibilité et qui, pourtant, à ses yeux, signifiaient encore le Réel. Elle fait même l’étrange expérience d’une percée lumineuse dans l’obscurité : « Quand je parlais de lui ( Dieu ) à d’autres… la Présence mettait des mots de feu sur mes lèvres » (op.cit.p.52 ). Comme si ce « Dieu » était réellement « Celui qui m’a envoyée ». Dépossession de la parole blessée, transmission prophétique de la parole de l’Autre.
C’est ainsi qu’elle retrouve en elle la part de vie qui a été mutilée au long de son histoire et qu’elle a réorientée vers plus de vie grâce à l’analyse. Elle n’y retombera pas, cette fois. Elle va, plus loin qu’elle n’avait prévu, dans la dé-fusion avec son fils. Peut-être n’a-t-elle jamais autant consenti à la bienveillance du « Père des cieux » et au « départ » de son fils, avec sa liberté irréductible ?
C’est ce que lui disent, peu à peu, les rêves où elle voit son fils. Dans la distance avec elle mais aussi dans la douceur pour elle, avec des mots de réconfort et la proximité du Christ, son ami. Il est dans la tendresse. Pourquoi ne pas l’y abandonner totalement ? Jésus l’a précédé. Il est parti pour accueillir ses amis. Peut-être surtout les plus souffrants, ceux qui se sont tués de ne pouvoir vivre. D’où cette phrase stupéfiante de la mère : « Elle voit tout à coup Jésus quittant ses disciples, en particulier Judas, pour être en mesure de l’accueillir après son suicide » (op.cit.p. 88 ).
Jésus avait arrêté le cortège qui portait le fils de la veuve de Naïm. Il a arrêté le cours fatal de la mort. Il a « remis » le fils à sa mère. Après lui, Marie de Magdala est allée au tombeau de Jésus. Elle l’a trouvé « vide ». Elle s’est détournée du tombeau. Elle s’est tournée vers un homme, le jardinier. Et elle a reçu la Présence du Vivant. Enfin comment ne pas se retrouver « entre deux mères désenfantées que vingt siècles séparaient «, la théologienne protestante et Marie, de Nazareth, « la première à avoir cru en Jésus » ? ( op.cit.p.37).
Après ces femmes, mères, épouses, amies, pour toute mère croyante en Christ le fils disparu passe dans la tendre Présence. Il est, avec tous les « saints » traversés par la gloire divine, il est « icône du Christ » ( op.cit.p.78 ).
Loïc Collet