LE 4-4 ET L’ASPIRINE

Les véhicules sont rangés aile contre aile, au pied de la falaise. Les concurrents du rallye dorment encore sous les grandes tentes qu’on leur a préparées. C’est une journée de repos pour tout le monde. Et la falaise est si haute au-dessus d’eux que l’ombre les couvrira jusqu’au milieu de la journée.

 

Seul Elias est éveillé. Assis en tailleur sur le sable, adossé à son 4-4, il termine une gourde de thé. Il savait qu’il passerait par là. Mais il a dû questionner le guide. « Où est-il, l’ermite ? « Le guide lui a montré une anfractuosité dans la falaise. « Il faut remonter l’oued. Tout droit. Jusqu’au gourbi de l’homme de Dieu ». C’est bien cela. C’est bien là-haut qu’il est, cet homme qu’Elias a connu autre fois à l’école des ingénieurs et dont, ensuite, il a entendu parler comme d’un illuminé, à l’extrême du désert.

Avec deux gourdes de thé c’est possible de tenir une journée quand le corps a encore des réserves. Avec, surtout, un gros chèche de coton sur la tête et le cou, et trois poignées de dattes. Elias s’engage dans l’oued. C’est un éboulis de rochers qui se grimpe comme un escalier de géants.

 

L’ombre de son corps est à la verticale sous ses pieds quand il arrive à une plateforme où l’oued s’élargit. Il entend un chien aboyer. Sans doute d’un surplomb pour guetter. Quelques chèvres apparaissent entre les pierres. Et bientôt, écrasé contre la pente, le gourbi de l’ermite.

 

La visite était annoncée par les bêtes. L’ermite s’avance. En pantalon bouffant, le saroual des sahariens. En chemise serrée au cou, contre le sable. Avec la barbe couleur de lave noire. Et les mains tendues vers le visiteur. « Elias, il fallait que tu viennes ! « 

 

Le bol d’eau est prêt. La bouche retrouve un peu d’humidité. Quelques cuillérées de gruau pour reprendre des forces. « Repose-toi un moment. Puis nous nous parlerons ». Elias tombe d’un coup dans sa fatigue et le sommeil.

 

Il ne sait pas combien de temps il a dormi. Il entend l’ermite lui dire : « Je dois aller voir quelqu’un. Viens-tu avec moi ? « Voir quelqu’un dans ce désert, est-ce possible ? Il n’y a qu’à le croire.

 

Les deux hommes montent jusqu’au bout de l’oued. Ils atteignent un immense plateau où la marche est interminable. Chacun d’eux a ramené son chèche sur la bouche et garde le silence, pour ne pas se cautériser la gorge. Sauf quand, soudain, on entend un cri.

- C’est un appel ? demande Elias.

- Non, c’est un cri d’homme seul, un cri de peur.

- A cause d’une bête dangereuse ?

- Non, à cause des esprits.

- Tu plaisantes ?

- Non, les esprits de la solitude, c’est le plus grand tourment.

- Que faire alors ?

- Crier pour les chasser.

- Ca suffit ?

- Oui, en ce moment.

 

Ils sont au bord du plateau. Deux enfants jouent avec un chevreau. Trois tentes basses, en peau de chèvre. Les hommes ne sont pas là. Dans les carrières de la soif ils ont chargé de grandes dalles de sel sur leurs bêtes et ils ont pris la piste du sud. De l’une des tentes, sort une vieille femme, en se traînant sur les genoux. Elle se relève et s’incline devant l’ermite. Ils clignent des yeux pour se reconnaître. Elle dit quelques mots, en sa langue. L’ermite s’incline à son tour. « Reste là, Elias. La mère des enfants est malade. Une fièvre ». Il dépose quelque chose dans la main de la vieille femme, qui se glisse dans la tente. L’ermite ajoute, pour Elias : « Je n’avais plus que cela. Un cachet d’aspirine ».

 

La vieille femme ré-apparaît avec une cruche » « Elle va chercher de l’eau. Elias, tu peux l’accompagner si tu veux. Tu verras la source ». Elias la suit, vers le bas de la pente. Dans un pli de terrain, il y a un trou. La femme y descend, elle en a jusqu’à la ceinture. Mais le fond est sec. Sauf dans un angle du trou, une petite excavation encore, large d’un pied. Et là, enfin un peu d’eau. De quoi puiser une demi-cruche.

 

A leur retour, l’ermite est assis devant l’entrée de la tente. La mère des enfants, à genoux à terre, souffle sur les brindilles pour faire jaillir la flamme. Elle a en main une petite boule de chiffon. Elle l’ouvre soigneusement. C’est ce qui lui reste de thé. Pour les visiteurs. Elle est guérie aussi. Elle a deux raisons de donner ce qu’elle a, sans penser à demain.

 

Elle a baissé le voile sur son visage. L’ermite soulève son chèche, juste à la hauteur des lèvres pour aspirer le thé. On ne doit pas voir les lèvres d’un homme quand il mange ou boit. Il n’y a que les yeux qui sont à découvert. Mais les yeux concentrent la force pour recueillir la beauté de la présence, la grandeur du cœur plus large encore que le désert et la légèreté de l’instant sous le poids du soleil…

 

Quand, le soir, Elias rejoint son 4-4, il lui décoche un coup de pied dans la jante. Partir de là ? Pour aller où ? Pour trouver quoi ? Rien d’aussi fort que le thé vert, là-haut dans la montagne, et la saveur du temps.

 

                                                                                                          Loïc Collet

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