LE LIVRE DE TARZAN

Gabriel vient de s’asseoir sur le plancher, le dos appuyé au montant du lit. M’man s’occupe du côté de la cuisinière. Elle se tourne de temps en temps vers la table aux bouteilles dans le coin obscur de la cuisine. Elle ne se rend pas compte qu’il y a quelque chose de nouveau dans la pièce : son fils est assis là, près de la fenêtre, et sur ses genoux il tient un livre. Cela ne s’est  encore jamais produit.

 

 

Des livres, Gabriel en a vu quelques uns entre les mains de ses camarades. Ils disent qu’ils les ont eus en cadeau, par exemple pour leur anniversaire. Eh bien, pense Gabriel, leur papa doit être drôlement riche ! C’est tout de même une bonne occasion pour lui, quand un copain lui dit : Tu peux regarder !

 

Il a même réussi à découvrir des livres bizarres. Rien que des images. Elles sont toutes passées dans sa tête. Tarzan, avec des biceps plus gros que ceux du maréchal-ferrant du bourg, Tarzan avec son slip aux taches noires comme une peau de veau, puis un éléphant où il se cale entre les grandes oreilles, la guenon, sa copine (il a oublié son nom, pas un nom de chez nous ), parfois Jane, une femme, normale, ( mais il ne voit pas ce qu’elle fait là, il ne devrait y avoir que les bêtes autour de Tarzan, c’est lui le roi ! ). Et lui, Gabriel, il le voit plonger dans la rivière, échapper au gros serpent, pousser son cri en ralliement pour toute la forêt.

 

Et voilà qu’il est assis là, sur le plancher, avec un livre de Tarzan. Ca n’a pas été facile de l’emprunter. Son copain voulait bien le prêter, ses parents ne voulaient pas. Gabriel a réfléchi. Il a trouvé un moyen. Avec un bol, il est descendu à la côte, dans le secteur des rochers, là où il y a autant de berniques qu’on veut. Mais le problème, c’est de les décoller du rocher et Gabriele n’a pas de couteau. C’est déjà beau d’avoir pu prendre un bol sans que M’man s’en aperçoive.

 

Un vieux pécheur lui a montré comment attraper les berniques, avec une pierre et un coup sec sur le côté du chapeau. Mais il faut réussir du premier coup, par surprise, quand elles ont soif et qu’elles baillent en attendant la marée. Si tu  rates ton coup, elles se collent très fort au rocher. Tu peux continuer à taper dessus, mais tu les écrases et ça ne vaut plus rien.

 

Gabriel revient tout de même dans le quartier avec son bol rempli. Il passe, mine de rien, chez le copain qui a le livre. Il dit à la maman : « Je viens de la côte, j’ai pensé à vous, je vous ramène des berniques ». Un moment plus tard, aucun problème pour emprunter le livre. « N’oublie pas de le rapporter ! – Oh non, je reviendrai et je prendrai le bol… »

 

Bien calé contre le bois du lit, il ouvre le livre. Toute la page est couverte d’images. Quatre images sur la même ligne. C’est un tigre qui est entré sur le territoire de Tarzan, il va y avoir de la bagarre ! Alors on tourne vite la page ? Oui, jusqu’ici seules les images lui racontaient l’histoire. Mais il remarque, pour la première fois, quelque chose sous chaque image. Ce sont des lettres.

 

Les lettres, il en connaît. Depuis quelque temps il les voit écrites sur le tableau à l’école. La maîtresse joue avec elles. Quelquefois elle en met une devant, quelquefois elle la met derrière et elle demande de dire tout fort ce que ça donne. Gabriel s’amuse bien, c’est comme un jeu de construction, ce ne sont pas des cubes, ce sont des morceaux de mots et ils sortent, bien rangés, de sa bouche.

 

Il a le doigt posé sur la première image. La forêt avec des fougères, des lianes, des serpents. Il pose le doigt sur la première ligne, dessous. Brusquement, un mot lui saute au visage, le mot « forêt ». Et puis un autre ! Et puis un autre ! Il arrive au bout de la ligne, il a tout lu ! Il passe à la deuxième, il lit ! Il a envie de crier. Il n’a jamais été comme ça. Il sent un gros bouillon dans sa poitrine.

 

Il tourne la tête vers la cuisinière. «  M’man, je sais lire ! « M’man le regarde, un peu étonnée. Elle savait qu’il apprenait à lire à l’école mais elle ne savait pas où il en était arrivé. Et l’école, ce n’est pas la maison et les soucis de tous les jours… Gabriel répète : « M’man, je sais lire ! – Mais oui, mais oui, c’est ton tour ».

 

La forêt est là, et les lianes, et le tigre aux aguets, et Tarzan plus malin que tous. Gabriel a traversé l’image, il leur parle, il les avertit du danger, il félicite Tarzan d’être le plus fort. Il a les mots. Il pourra fermer le livre. Il leur parlera encore. Il pourra perdre quelques images. Il ne perdra plus la clef du monde. Il est entré dans la forêt des mots, avec ses hautes futaies, ses clairières vaporeuses, ses senteurs, ses musiques. Et toujours quelqu’un qui vient sur le sentier, sans bruit, les pieds nus. Il le saluera, en choisissant même ses mots. Il est riche.

                                                                                                       Loïc Collet  

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