Tenir dans ses mains le dernier livre de Christiane Singer « Derniers fragments d’un long voyage » (Ed. Albin Michel, 2007 ), c’est aussi éprouvant que d’entrer dans la chambre d’un mourant. De quel droit y entre-t-on ? Et avec nous, qu’est-ce qui entre dans la chambre, la vie ou la mort ?
Faisons confiance à celle qui vient d’écrire ce livre. Elle veut nous parler. Elle est heureuse d’être entendue, en ce qui est le plus précieux pour elle, son chemin à travers la souffrance et la nuit : « Par un sombre chemin j’ai passé de la Vie à la Vie » (op.cit.p.73). Le mot « mort » ne vient sous sa plume que dans des citations d’autres auteurs. Elle, elle ne parle que de vie, de neuf, de tendresse. C’est pour cela que nous pouvons nous approcher et nous réjouir avec elle. Et si nous nous oublions nous-mêmes et nos questions et nos angoisses dans une telle rencontre, nous saurons peut-être entendre d’autres personnes qui sont réellement au bout de leur « voyage ».
Ouvrir ce livre pour partager la joie de l’auteur et pour s’ouvrir à d’autres souffrants bien-aimés, c’est avancer soi-même vers l’extinction du temps en gardant la vitalité et les amours. La vitalité de Christiane Singer, c’est son goût de la vie, sa capacité d’admiration, sa ténacité à « ne jamais lâcher le fil de la Merveille ». « Grâce à lui, écrit-elle, je sortirai vivante du plus sombre des labyrinthes » (op.cit.p.22). Ses amours, ce sont ses proches, ses confidents, ses auditeurs… dont elle reçoit les présences avec gratitude et dont elle « magnifie « toutes les formes de beauté.
Quel agir lui reste ? Elle lit et elle écrit. Elle ne s’enfuit pas dans l’irréel. La parole est son monde. « Ne cherche pas une nouvelle patrie dans l’espace, elle est dans la langue. Contre toute attente et toute espérance, un immense patrimoine t’attend sous scellés »
(op.cit.p.39).
En explorant ce patrimoine de paroles elle rencontre des compagnes d’écriture et de vie. Comme cette Madame Guyon, amie de Fénelon, qui ose le paradoxe sublime : « Dieu ne veut notre mort et notre abandon que pour nous rétablir dans la jouissance ». Le paradoxe de la mort et de la jouissance ! C.S. commente : « Lorsqu’elle est en proie à l’écriture, Guyon se compare à ‘ ces mères trop pleines de lait ‘. L’écrit est ce qui jaillit de l’abondance du cœur et des seins des mères. De ce fond perdu jaillit une surabondance qui exige de se répandre, une plénitude qui déborde » (op.cit.p.46). C’est l’expérience qu’elle fait elle-même quand son corps s’évide.
Sur cette ligne étendue dans le temps du patrimoine et dans l’espace des rencontres, il y a une autre ligne qui vient la couper, comme une perpendiculaire. C’est la ligne que C.S. appelle « la verticale du secret ». Elle ne peut lui donner un nom privilégié, elle a tant goûté les multiples religions. Mais dans sa tradition judéo-chrétienne il y a « Dieu », « Christ », « eucharistie », « foi »… Elle a les mots pour dire son « secret », les mots pour former sa prière : « Il est évident que tout peut basculer dans la détresse, que le tapis peut m’être tiré sous les pieds. Ma foi est fragile. Ou plutôt mon accès à ma formidable foi peut être barricadé d’un instant à l’autre. Ma prière : Mon Dieu, donne moi accès à cette foi démesurée qui m’habite afin que je puisse témoigner, malgré tout, de la splendeur de cette vie » (op.cit.p.66).
Au coeur de la souffrance et près de la fin du voyage, elle est, dit-elle, dans « le jardin où Dieu se promène chaque matin ». Elle ne veut imposer cette image à personne, elle ne veut avoir raison de personne dans cette épreuve ultime. Elle propose les fleurs qu’elle cueille elle-même et les fruits qu’elle goûte de cette vie incandescente. Elle emprunte les mots légers d’un poète : « Pour décrire ce jardin, il n’est que ce vers d’un jeune poète israëlien : ‘ Là où quelqu’un a raison, l’amandier ne fleurira pas l’an prochain ‘. J’habite le jardin où personne ne prétend avoir raison et où les arbres plient sous le poids des fleurs » (op.cit.p.111).
Des fruits, des fleurs, « chaque jour…quelque chose de neuf à adorer ». Et quand le carnet de bord est clos, au terme des six mois qu’on lui avait promis, « tout est neuf » encore. « Je poursuis mon chemin, dit-elle. Demain, comme tous les jours d’ici ou d’ailleurs, sur ce versant ou sur l’autre, est désormais mon jour de naissance » (op.cit.p135).
Loïc Collet