MONTAGNE SECRETE

La brume de la mer finit de se dissiper sur la ville d’Antofagasta. A cette extrémité nord du Chili, pendant la nuit l’air de la mer vient buter sur les immenses plages surchauffées durant le jour, et sur les files de maisons basses construites dans les dunes.

 

Roberto est sorti devant sa maison pour profiter d’un moment de fraîcheur. Quand il a fait sa maison, il y a une quarantaine d’années, il était déjà à plusieurs kilomètres du centre-ville, dans ce nouveau quartier de la Vittoria où les sans-travail arrivaient. Aujourd’hui la ville s’est encore étendue vers le nord, jusqu’aux hautes falaises blanches de la Portada, le rêve de départ pour les émigrants d’autrefois.

La ville est longue mais elle n’est pas large. La montagne commence à la sortie du quartier. De son banc devant la maison, Roberto voit bien la faille de la vallée qui mène vers le désert d’Atacama, au pied de la deuxième ligne de montagne, celle des Andes. Lui, il regarde la première cordillère, celle de la côte. Son regard suit la ligne d’horizon, de gauche à droite, de droite à gauche, autant de fois qu’il reste là sur le banc.

 

Il n’a plus l’âge de travailler. Il aurait l’âge de profiter d’une retraite. Mais son histoire professionnelle a été si mouvementée ! Il travaillait dans une mine de cuivre et les maîtres étrangers n’étaient pas tendres. Il est entré au parti socialiste de Salvador Allende. Mais quand les militaires ont fait leur putsch en 1973, un général est venu à Antofagasta avec une liste d’une cinquantaine de personnes à éliminer. Il était sur la liste. Il l’a su. Il s’est enfui en Bolivie, à travers la montagne. Ensuite il est revenu sous un pseudonyme et a pu être embauché dans une usine de cuivre, à Taltal, plus au sud. Il n’a retrouvé sa famille que quand Pinochet a été écarté. Mais ses années de clandestinité ne comptent pas pour la retraite !

 

Aujourd’hui, sur le banc, il regarde la montagne, d’un côté à l’autre. Son camarade, Luis, vient de s’arrêter, un instant. Il doit aller plus loin pour raccorder une ligne électrique, les gens prennent le courant sur les poteaux, comme ils peuvent ; il faut un minimum de contrôles pour que les accidents ne soient pas trop nombreux.

 

Luis connaît bien Roberto. Comme lui, il est à la Centrale Unie des Travailleurs. Il n’a pas à souffrir comme a souffert son vieux camarade. Le pouvoir politique a tout de même un peu évolué en leur faveur. Pour autant, le présent chasse-t-il tout le passé ?

 

Roberto ne parle pas. Son regard suit les crêtes de la montagne, descend dans les  cols, remonte plus haut. Luis lui dit :

- Tu cherches quelqu’un ?

- Oui, dit Roberto. Si on savait tous ceux qui ont été entraînés là-haut, qui ont été fusillés et enterrés sur place !… Un jour, la montagne rendra-t-elle les corps ? Et la ville sera habitable, avec les camarades…

 

Luis savait où allait le regard de Roberto. Que dire ? C’est Ana, la femme de Roberto, qui interrompt le terrible silence. « Ne restez pas là. Il commence a faire chaud. Venez prendre un café. Et puis, Roberto, tu as quelque chose à faire. Nos petites filles viennent aujourd’hui. Tu avais promis de leur faire un bracelet de cuivre ! ».

 

                                                                                             Loïc Collet

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