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Ce soir, de nouveau, Gabriel n’arrive pas à s’endormir. A côté de lui, son frère, Grand Lou, dort depuis une heure peut-être. Ils ont été, un moment, serrés l’un contre l’autre. C’est qu’au milieu du lit il y a comme un grand trou où l’on roule sans le vouloir.
M’man leur a dit souvent : « Vous allez casser les ressorts ! «. Mais cela ne les a jamais empêchés de « faire la lutte », tous les deux. C’est Gabriel, habituellement, qui commence. Il taquine son frère, il le provoque, il veut se mesurer avec lui. Il sait pourtant qu’il n’aura pas le dessus, Grand Lou est trop fort. D’ailleurs, M’man l’a dit : « Ce n’est pas la peine d’essayer, il est plus fort que toi ».
C’est pour cela que Gabriel insiste, bouscule son frère, le pince. Jusqu’à ce que Grand Lou perde son calme et se lance dans la lutte. Les deux tombent sur le lit, ils se relèvent, ils sautent, ça dure jusqu’à l’épuisement. Et le poids de Grand Lou a le dernier mot. Avec cela il y a longtemps que les ressorts du sommier sont cassés. Et la paillasse ne suffit pas à combler le trou au milieu du lit.
Ce soir-là, Gabriel a trop chaud contre son frère, qui essaie d’ailleurs de le repousser, tout en dormant. Il se hisse sur le bord du sommier. Ce n’est que l’épaisseur de la planche. Mais il fait moins chaud avec seulement une extrémité du drap et il y a une manière de poser la cuisse sans appuyer l’os de la hanche. Ca fait un peu mal, c’est mieux que d’étouffer dans le trou. Et dire que, pendant ce temps-là, dans la chambre, la petite soeur, Gourmeline, a tout le lit de M’man pour dormir ! C’est pas juste…
Si Gabriel s’endormait sur l’arête de la planche, il perdrait sans doute l’équilibre. Mais la question de dormir ne se pose pas, ce soir-là. M’man n’est pas rentrée. Elle est partie, cet après-midi, porter des lettres urgentes à des personnes de la campagne. Elle a eu ce petit travail parce que le receveur de la poste a une fille à l’école avec Gourmeline. C’est peut-être un petit travail mais il faut beaucoup de temps pour aller en bicyclette d’un village à l’autre.
Les gens sont contents de voir M’man. Ils n’ont pas beaucoup de visites et ils prennent le temps de causer. On a le temps, aussi, de boire un verre de cidre, ou plusieurs. M’man n’est jamais pressée de partir. Elle a tellement de choses à dire et elle est tellement drôle quand elle a commencé à boire.
Gabriel la voit reprendre sa bicyclette dans la cour de la ferme. Il la voit prendre le petit chemin dans l’obscurité. Le phare donne une faible lueur à chaque coup de pédale. Il n’éclaire pas largement. Il n’éclaire pas le fossé dans le virage. M’man est peut-être tombée dans le fossé, elle ne peut pas se relever, elle va rester là… Gabriel ouvre de grands yeux dans l’obscurité. « Je ne sais pas où elle est. Sinon j’irais la chercher… « .
Combien de temps reste-t-il éveillé ? Jusqu’à ce qu’il entend taper la porte de la cour. C’est M’man qui arrive. Gabriel se détend d’un coup. Avant même les pas dans l’escalier, il s’endort.
Loïc Collet