CHEZ MENAHEM

Un serviteur est posté près de la porte de la cour de Menahem. La nuit est tombée. Personne ne passe dans la rue, cette nuit-là. La grande veillée de Pâque est commencée depuis le coucher du soleil et tout bon Juif est occupé à chanter le souvenir de la libération du peuple quand il s’est mis en marche vers Canaan.

 

Pourtant quelqu’un frappe à la porte. Le serviteur enlève la barre de bois qui bloque le portail. « Menahem t’attend, tu traverses la cour, il est dans la maison ». Plus de dix hommes arrivent ainsi dans l’obscurité et rejoignent le maître du lieu. Il faut que la raison d’être là soit grave, pour enfreindre la loi du sabbat le plus sacré de l’année…

 

Ils savent qu’ils sont convoqués pour l’affaire de Jésus de Nazareth. Cet homme est mort. Quelques uns d’entre eux l’ont vu suspendu à la croix. A-t-on encore à en parler ?

 

- Oui, c’est de cet imposteur que je veux discuter avec vous, dit Menahem. Il a été exécuté par les Romains. Personne n’a protesté. Le corps a été réclamé par cet homme d’Arimathée qui n’a jamais été loyal envers le Temple. Ils l’ont mis dans un tombeau tout proche et ce sont les soldats romains qui le gardent.

 

- Tout a été fait dans l’ordre, l’affaire est close, dit l’un des invités.

 

- Je suis membre du Sanhédrin comme toi, Jonathan. Tu sais que le grand prêtre Caïphe est satisfait de s’être déchargé sur les Romains pour cette exécution. Il ne veut plus en entendre parler. Mais nous sommes plusieurs au Conseil qui entendent ce qui se dit dans la foule.

 

- Quoi donc ? demande Jonathan.

 

- Au Sanhédrin la majorité d’entre nous rejette les illusions des Pharisiens sur la résurrection des morts. Mais le Nazaréen y croyait aussi, même en se disputant avec eux. Et ses disciples sont persuadés qu’il va ressusciter !

 

- Je sais, dit Jonathan. Si on suit leurs discours on verra se lever ceux qui dorment dans la vallée du Cédron ! Mais ce n’est pas pour demain, le jugement de Dieu ! D’ici là, qui se souviendra du Nazaréen ?

 

 Le maître de maison n’a pas dit son dernier mot.

 

- Je crains l’impatience des déçus et des excités. Ils sont prêts à tout pour faire croire que leur chef est encore vivant. Il a parlé de sa mort en ce sens-là, d’ailleurs. Vous avez peut-être entendu dans sa bouche les propos du psalmiste : « Tu ne laisseras pas ton fidèle voir la fosse ». Mais combien de temps les Romains vont-ils garder le tombeau ? Et pouvons-nous avoir confiance en eux ? Parmi ces païens qui ne connaissent pas la Loi, n’y aurait-il pas quelques uns à avoir été séduits par les belles paroles du Nazaréen ?

- Serait-ce donc à nous de nous assurer que le cadavre reste bien dans son tombeau ? et de montrer que la résurrection n’est que de la pure imagination ?

- Oui, dit Menahem, c’est notre tâche d’éviter les délires du peuple et de pouvoir montrer, s’il le fallait, ce cadavre comme tout autre cadavre. Nous ne devons pas courir le risque que les Romains relâchent leur garde et que le cadavre disparaisse…

 

Le groupe d’homme est silencieux. Il y a une décision à prendre. Chacun imagine ce qui peut arriver. L’un d’eux rompt le silence :

 

- Nous pourrions, peut-être, prendre la relève des Romains. Mais combien de temps pourrions-nous tenir ? Et la foule ne se retournerait-elle pas, un jour, contre nous ?

 

- Plus simplement, continue Menahem, nous pourrions envisager de déplacer le cadavre dans un lieu dont nous aurions le secret. Pilate, le représentant de l’empereur, a trop peur des troubles populaires pour s’opposer à cette solution. Je pourrais facilement le convaincre. Je vous pose la question : me faites-vous confiance pour régler cette affaire, pour la plus grande sérénité de tous et la sauvegarde de notre religion menacée par des insensés ?

 

- Nous te faisons confiance, Menahem, répondent les hommes.

 

( à suivre )                                                          Loïc Collet

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