GRAND PERE BOURBAKI

 

Grand Père ne vient pas souvent manger la soupe à la maison. M’man dit pourtant qu’elle l’invite quelquefois, qu’elle doit cela à son papa puisqu’il est seul, le pauvre. En fait Gabriel sais bien qu’il n’est pas seul mais il ne peut pas en parler sans provoquer un orage. C’est que Grand Père, depuis qu’il a lâché son commerce, a une « petite amie ». Il a d’ailleurs acheté un bout de terrain, en dehors du bourg, tout près de chez elle et il y a construit sa nouvelle maison. Quand Gabriel va le voir et ne le trouve pas là, il peut demander à la « bonne amie », elle sait toujours où il est. « Elle », c’est comme cela que M’man l’appelle. Toujours, « elle ».

 

Voilà donc Grand Père à table avec M’man, Grand Lou, Gourmeline… et Gabriel qui se trouve en face de l’invité. Il n’a pas de chance. Grand Père n’est pas commode. Avec lui il n’y a pas un mot à dire pendant le repas. « Les enfants se taisent à table ! », c’est la règle. Ce n’est pourtant pas la règle avec M’man. Elle laisse dire tout ce qu’on veut, même se disputer, se lancer des petits coups de pied sous la table, en douce. Mais, si un des enf ants ouvre la bouche, la casquette de Grand Père lui tombe brutalement sur la tête. Pas un mot, un coup sec ça suffit.

 

Grand Père mange lentement. Il a bien écarté sa moustache de chaque côté de la bouche. Elle est horizontale sur les lèvres  et les pointes débordent la largeur du visage. Gabriel a vu un livre d’images sur la guerre de Crimée. Il aime bien les mots. Il se souvient du mot Sébastopol, c’est extraordinaire ce mot-là ! Et il y en a un autre, c’est un général, il a justement une moustache en pointe comme Grand Père et un chapeau plutôt avachi sur la tête, un peu comme la casquette qui va voler au moindre mot. C’est sûr, se dit Gabriel, rien qu’avec des moustaches comme cela, il y avait de quoi faire peur aux Cosaques ! Le général s’appelle Bourbaki. Grand Père Bourbaki !

 

Quand il travaillait, le grand père, on dit qu’il faisait aussi le général. Il tenait un bistrot de l’autre côté de la rue. M’man, la fille aînée, y servait souvent. D’autant plus que la grand-mère était maladive et ne s’occupait pas des affaires. Mais M’man n’aime pas parler de ce temps-là. D’ailleurs  son regard se voile quand il se pose furtivement sur le père.

 

Elle raconte plutôt les absences. Car, en plus du bistrot, Grand Père était marchand de bêtes. Il partait souvent acheter des vaches dans les villages éloignés. Gabriel se souvient de quelques histoires. Par exemple, celle-ci. Grand Père était jeune encore quand, un jour, il revient avec beaucoup d’argent  dans la bande d’étoffe qui lui sert de ceinture. Dans une taverne, deux hommes s’approchent de lui et commencent à lui frotter le ventre : « De l’argent là ! De l’argent ! « Grand Père crie : « Médor ! «  Il avait toujours avec lui un gros chien. Contre les loups, disait-il, « dans la montagne, là-haut ». Et aussi contre les brigands.

 

Grand Père Bourbaki impressionne. Pourtant Gabriel l’aime bien, quand ils sont seuls, ensemble. Quelquefois il joue pendant des heures dans la campagne et il a faim. Courir un kilomètre de plus pour aller voir Grand Père, ce n’est pas une affaire. Et ça se passe toujours de la même manière. Gabriel s’assoit devant la table. Grand Père ouvre le garde-manger, en grillage à l’abri des mouches, et sort le morceau de lard sur son assiette. Il prend dans le coffre la tourte de pain noir, de six livres. Avec son couteau il coupe une grande tranche, presque un rond, puis un morceau de lard. Il ne dit rien. Gabriel non plus, qui avance dans la tranche à pleines dents. C’est délicieux le lard, quand on a faim. Grand Père le regarde manger, sa moustache bouge un peu, il n’a pas les yeux noirs de Cosaque. Gabriel a vite terminé, il bondit dehors et reprend sa course.

 

Grand Père reviendra encore de temps en temps manger la soupe. Jusqu’au jour où les gamins étaient en train de jouer dans une rue du quartier et voient arriver un garçon tout essoufflé qui crie : « Gabriel, ton grand père vient de mourir ! « Jamais Gabriel n’a couru aussi vite, il y a pourtant une côte pour arriver chez le grand père…

 

C’est vrai, la « bonne amie « s’affaire à ranger la chambre. Grand Père est allongé sur le lit. Les moustaches sont un peu tombées. Les mains sont jointes, même avec un chapelet autour. Grand Père Bourbaki ne fait plus peur. M’man pourra peut-être raconter d’autres histoires. Il y a dans la maison une bonne odeur de lard et de pain noir.

 

                                                                           Loïc Collet

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