Le voyageur s’est arrêté au village depuis quelques jours. Il loge dans une auberge délabrée, installée au bord d’une cour, dans ce qui subsiste d’un ancien caravansérail. C’est là que passaient les aventuriers qui tentaient de traverser le désert, c’est là aussi que se reposent les nomades qui montent vers le nord pour vendre des peaux et ramener du grain.
Le maître de l’auberge les connaît et commerce parfois avec eux. Il accepte que les hommes du désert déposent chez lui des objets qu’ils fabriquent, surtout des bijoux rehaussés de métaux précieux. « Peux-tu me conduire chez un orfèvre ? « demande le voyageur. « Oui, Moussa est peut-être à son atelier «, répond l’aubergiste.
Le lendemain matin, avant que le soleil ne bascule sur les pics volcaniques qui entourent le village, les deux hommes traversent l’oued desséché depuis des années et montent vers le plateau. C’est une hamada, une étendue de pierres lentement érodées par le vent.
La marche ne se fait pas en ligne droite mais plutôt en une large courbe comme une demi-circonférence. « L’atelier de Moussa n’est pas tourné par ici, l’ouverture est de l’autre côté, dit l’aubergiste. Il nous faut arriver en face, mais de loin. De loin, pour qu’il nous voie venir. On ne surprend pas un seigneur du désert. Sauf si l’on est l’ennemi ».
Après un long détour, ils aperçoivent, au loin, un rocher de la hauteur d’un homme, deux piquets de bois en avant et, des piquets au rocher, des peaux de chèvres cousues ensemble pour se garder du soleil. Moussa, l’orfèvre solitaire, a commencé son travail. Il a « senti » les hommes, sa main qui tient l’outil reste en l’air, immobile. Ses paupières se ferment à moitié pour s’adapter à la lumière trop crue et tempérer la brûlure.
Il est debout quand les visiteurs sont au bord de l’atelier. Il leur fait signe de s’asseoir dans l’étroite bande de l’ombre. Il écarte l’enclume, c’est un clou à grosse tête planté dans un billot de bois. Et il se met à préparer le thé.
Les braises sont encore toute chaudes. La théière se met à chuinter, il faut la pousser de côté pour que les feuilles vertes infusent. Les gestes sont lents, précis, efficaces. Les trois verres sont calés sur le sable. Moussa les remplit une première fois, c’est brûlant et amer. Chacun prend le temps qu’il lui faut. Le second verre est moins violent, on est bien ensemble. Le troisième verre est doux, les coeurs se penchent l’un vers l’autre en se remerciant.
Maintenant Moussa va parler. D’abord avec ses mains. Il fait, ces jours-ci, une clef de voile. Dans un campement au bout de la hamada, une jeune fille va se marier. Parmi les cadeaux elle aura un coffre de bois, avec une grosse serrure résistant aux cahots de la caravane. Et la clef du coffre, elle la portera sur sa poitrine, à l’extrémité du châle sur ses épaules, une lourde clef contre le vent de sable.
Moussa a déjà travaillé la plaque de fer de la longueur de deux pouces au moins. Une partie arrondie pour tenir dans la main et une partie rectangulaire pour entrer dans la serrure. « La taille du fer a été difficile ? » demande l’aubergiste. « Oui, un peu, répond Moussa. La famille de cette femme a perdu trois chamelles cet été. Ils ne sont pas arrivés assez tôt aux derniers pâturages ».
L’orfèvre est encore plus avancé dans son travail. Il a fixé au fer les lames de cuivre jaune qui sont le fond de la décoration, avec les traits, les points, les cercles tracés au poinçon pour les symboles que la famille attend d’après son histoire. « Ils seront fiers de tout ce que tu leur dis sur le cuivre jaune, Moussa… - Oui, les hommes, là, sont courageux, les femmes sont belles, les enfants respectueux, les vieux ont bonne mémoire… ».
Le voyageur est arrivé pour la dernière étape. L’orfèvre pose la clef de voile sur l’enclume et avec une vrille il introduit dans le cuivre jaune des pointes de cuivre rouge. Comme des gouttes de sang sur une peau dorée. « C’est comme l’amour, dit Moussa. Souffrance et joie. La jeune femme les portera sur elle. Mais le cuivre rouge est le plus précieux. C’est vrai aussi pour l’amitié. On souffre sur le chemin avant d’arriver mais, au bout, il y a le thé et le bijou… « .
Entre les plis du chèche, le regard de Moussa a glissé vers les visiteurs. La clef de voile peut partir de l’autre côté de la hamada. Entre les trois hommes l’instant brûle sans se consumer.
Loïc Collet