Dans son ouvrage « Le Christ philosophe », Frédéric Lenoir, de la revue « Le Monde des Religions », cite la phrase d’un « père de l’Eglise », Clément d’Alexandrie, vers l’an 200 : « La philosophie … est donnée aux Grecs comme une Alliance propre à eux, étant un échelon de la philosophie du Christ « ( op.cit.p.218). C’est dire que la question des rapports de la philosophie et de la foi chrétienne date des débuts de l’Eglise, mais que la philosophie a été considérée comme un « échelon « pour « aller plus haut ».
F. Lenoir connaît cette histoire et il veut délimiter clairement le domaine de son travail. Ce qu’il appelle « la philosophie du Christ » ce sont « ses enseignements éthiques les plus fondamentaux » (op.cit.p.20), donc ce qui concerne l’agir humain. Il remarque que l’expression ‘ philosophie chrétienne ‘ est « à strictement parler, un non-sens car, utilisée comme « servante de la théologie, (elle) perd son statut de philosophie », en échappant à l’autorité ultime de la raison. Il garde tout de même cette expression en lui donnant deux contenus : la philosophie du Christ est une voie spirituelle fondée sur la rencontre avec la personne du Christ, et c’est un enseignement éthique à portée universelle ( cf.op.cit.p.21 ).
L’éthique
De ces deux contenus de la « philosophie du Christ » notre auteur développe longuement le second, l’enseignement éthique. Pour lui, Jésus de Nazareth a été décisif dans l’histoire de l’Occident en établissant l’égalité entre les humains sous le regard d’un même Père des cieux, la liberté de l’individu dont la conscience est première, l’émancipation de la femme, la justice sociale sous la loi du don et du partage, la séparation des pouvoirs entre Dieu et César, la non-violence et le pardon, l’amour du prochain.
Notre auteur ne s’emploie pas à chercher si cette éthique a dû emprunter à des sagesses antérieures, à la Bible juive et surtout à des spiritualités orientales déjà élaborées ( indouisme, taoïsme, bouddhisme…). Il considère que la grande nouveauté du christianisme est d’affirmer la dignité de l’homme comme image de Dieu et comme sa créature sans égale.
Mais, ajoute-t-il, l’histoire du groupe humain qui s’est référé au Christ et qui s’est appelé « l’Eglise », cette histoire a été une dégradation progressive de l’éthique d’origine. Surtout quand la religion chrétienne a été instrumentalisée et servie par le pouvoir politique ( l’empereur Constantin et ses successeurs ), puis quand l’Eglise a dominé l’ensemble de la société, jusqu’à l’aberration de l’Inquisition et le refus de la philosophie des « Lumières » au 18e siècle. Ce qui expliquerait le passage d’un certain humanisme chrétien ( mais subordonné à la foi ! ) à l’humanisme athée au 19e siècle, avec Comte, Feuerbach, Marx , Freud…
Malgré cette histoire qui faisait dire au philosophe danois Kierkegaard que « le christianisme a été aboli par sa propagation « même ! (op.cit.p.14), F. Lenoir pense encore que le christianisme est « la matrice du monde moderne ». Car, pour lui, « les grands principes modernes étaient déjà explicitement dans… la philosophie du Christ : égalité, liberté de l’individu, fraternité humaine, séparation des pouvoirs spirituel et temporel » (op.cit.p.198). Et le christianisme a pu intégrer le mythe du progrès, par sa notion de création en devenir, et l’outil de la raison, en distinguant nettement la créature et le créateur. C’est même le fondement des droits de l’homme, le meilleur rempart contre la barbarie.
La spiritualité
Revenons maintenant à l’autre contenu de la « philosophie du Christ », ce que F. Lenoir appelle « la voie spirituelle fondée sur la rencontre avec la personne du Christ ». Il ne peut pas réduire cette rencontre à la conformité éthique d’une personne à l’enseignement moral du Christ. Quand il compare celui-ci à Socrate le Sage, il écrit : « Jésus ne se présente pas comme un simple être humain, mais comme l’Envoyé de Dieu, le Fils bien-aimé du Père… (Alors ) la mort n’est qu’un passage vers une autre dimension de la vie … C’est toute l’espérance des chrétiens » (op.cit.p.69).
Notre auteur entend les Ecritures chrétiennes : « Le fait est qu’aussitôt après la Résurrection, Jésus est doté par ses disciples d’une identité surnaturelle. Celui qu’ils appelaient rabbi est élevé par eux au-dessus des prophètes. Il devient le Christ, le Seigneur « (op.cit.p.69). Il sait qu’au niveau des textes qui nous restent et avec l’antériorité des écrits de Paul de Tarse par rapport aux Evangiles on peut dire : Paul de Tarse « tient un rôle central dans l’interprétation radicale de la filiation divine du Christ » (op.cit.p.108). Mais si, à la sagesse des philosophes grecs « les croyants ajoutent : Fils de Dieu (op.cit.p.22), c’est par l’Esprit nouveau et commun qui les anime et dont ils se réclament au nom du Christ.
Christ et Seigneur
Quelle que soit la légère suspicion pour certaines paroles « d’après la résurrection » ( « ce qui dans leur esprit (des exégètes ) signifie ‘ plutôt douteux’ « ! ( op.cit.p.103), notre auteur reproduit le texte des Actes des Apôtres : « Pierre s’adresse à la foule…A ces hommes d’Israël il dit que Jésus est bien plus que David : Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous avez crucifié » (op.cit. p.106).
Que des hommes aient dit cela, que des hommes se soient liés spirituellement à celui qu’ils nomment Fils de Dieu et Seigneur, cela ne relève pas de la philosophie mais d’une autre démarche, celle des croyants. L’amour de Dieu et l’amour du « frère » ne s’identifient pas, tout en étant liés. L’amour pour le Christ et l’amour pour le « frère » ne s’identifient pas… Ce serait le sujet d’un autre livre bien différent, après ce livre de Frédéric Lenoir qui pourrait alors servir d’« échelon «, comme disait Clément d’Alexandrie.
Loïc Collet