BESOIN DE CROIRE

Dans son ouvrage « Cet incroyable besoin de croire » ( Ed. Bayard, 2007 ) Julia Kristeva, psychanalyste, essayiste, romancière… « ne prétend pas mettre à plat la complexité des expériences religieuses « (op.cit.p.39). Elle veut seulement, dit-elle, ouvrir une perspective pour mieux comprendre l’appareil psychique, en examinant précisément ce qu’elle appelle        « le besoin de croire ».

 

 Besoin…

D’abord, le mot « besoin ». J.K. n’en donne pas une définition. Si on l’entend généralement comme « une exigence provenant de la nature ou de la vie sociale », il s’agit ici du tout début de la vie sociale de l’enfant quand il naît à la relation à la mère et au père. D’après la théorie de Freud, il est mû par deux pulsions, celle de vie ( éros ) et celle de mort ( thanatos ). C’est la pulsion de vie qui va fonder le besoin de croire.

Car l’enfant, à sa naissance, reste envahi par le plaisir qu’il tire du corps de sa mère. Mais s’il en restait là, dans ce « maternel archaïque, ce serait le prolongement du sommeil intra-utérin, une sorte d’ « hypnose « même, dit J.K. (op.cit.p.35). C’est l’expérience du troisième terme, le père, qui va l’en tirer. La présence  de cet Autre, qui va fonder le besoin de croire, n’en demeure pas moins encore un « narcotique », nous avertit J.K. (op.cit.p.7), c’est-à-dire quelque chose qui assoupit une souffrance, issue de la mère, pour que la vie soit possible. Mais cela permettra, en même temps, de voir l’autre effet : un « heureux trauma infantile et amoureux «  (idem).

… de croire

C’est donc la manière d’entendre le mot « croire », le deuxième terme de la formule, qu’il faut examiner. Le « croire », pour notre auteur, apparaît dans le premier déplacement psychique de l’enfant prenant écart d’avec sa mère et se projetant vers l’Autre qu’est son père. Son plaisir prend cette direction que lui indique la mère aimant le père. Il renonce ainsi à l’immédiateté du plaisir qu’il avait avec la mère. Le père, aimant et aimé, devient le lieu symbolique de la communication. C’est à la fois la reconnaissante confiance en un réellement-autre ( la mère ne l’était pas jusque là ) et l’espace pour l’activité symbolique qui commence avec le langage.

Freud parle d’une « attente croyante « de l’enfant face au père, le troisième du trio originel. C’est une situation bien antérieure à celle que le père représentera quand il s’interposera plus tard entre l’enfant et la mère comme le père « oedipien », avec ses interdits et ses lois. Dès l’origine du Moi de l’enfant, le père est le lieu de transit entre les pulsions infantiles et le monde qui impose ses règles, mais c’est un transfert « amoureux », celui de l’éros. Et par là, le monde, autre que l’enfant, lui est donné. Au point que la psychanalyste y voit déjà « une immanentisation de la transcendance » (op.cit.p.19) : l’Autre dans le Moi.

On voit donc où prend racine le « besoin de croire ». On voit que si le sujet tient, par la suite, des croyances qui se déclinent dans les religions, il ne peut le faire, psychiquement, que sur le fondement de ce besoin de croire. Ce besoin est pré-religieux.

Besoin incroyable

Tout d’abord il faut remarquer que ce besoin n’est pas lui-même objet de croyance. Il est, dit J.K., « incroyable. Elle ne s’explique pas sur la justesse de ce qualificatif. On pourrait peut-être dire : il n’est pas observable comme les autres besoins organiques ; mais il est nécessaire pour la construction psychique du Moi ; il serait  ( par analogie avec les catégories kantiennes du connaître ) une « catégorie du ressenti », une condition nécessaire pour que le ressenti s’ouvre au symbolique.

A quoi s’applique cette catégorie qui va fonctionner dans notre « appareil animique « dont parle Freud et qui va « transformer la libido en représentations et pensées « ? (op.cit.p.31). Il ne suffit pas de rappeler le « sentiment océanique » qui peut être une expérience authentique du Moi, un vécu pré-linguistique également et en phase avec le dehors. Car pour les tenants du freudisme, on peut l’expliquer par une forte régression au corps maternel dont l’enfant ne n’expérimente pas les frontières. Là, on n’est encore que dans la relation duelle avec la mère.

Le Logos et l’illusion

Il faut donc intégrer la relation au père et la croyance-confiance qui suscite le déploiement de la pensée symbolique, la pensée à distance du plaisir, dans l’écart de la représentation. Cette logique qui va du « croire «  à la représentation amène J.K. à dire que Freud a été conduit « à souscrire à la possibilité de connaître…  ‘ notre Dieu Logos ‘ lui-même ». Et J.K. précise que pour lui il s’agira d’une connaissance scientifique, certes, mais qui n’en sera pas moins mâtinée d’imaginaire, de croyance, voire d’absurde » (op.cit.p.31).

Voilà le mot « Dieu » réintroduit dans un discours qui ne voulait rendre compte que du vécu psychique. De plus il est qualifié de Logos, ce qui suppose une rationalité tant du côté de ce Dieu que du côté du croire, dans l’expérience enfant-père. Cela devient confus. Peut-être parce que J.K. confond des notions. Elle dit : « Je crois, c’est-à-dire : Je tiens pour vrai » (op.cit.p.26). Or le croire n’est pas de l’ordre de la vérité. « Je crois » veut dire : Je désire que mon énonciation s’applique à du réel et j’engage mon vouloir sur ce désir ». En traitant du « vrai » J.K. ne sort-elle pas de son domaine psychanalytique pour verser dans la philosophie… après Freud lui-même ?

Cela explique le double sens du mot « illusion « que l’on trouve dans ces lignes de notre auteur : « La découverte de l’inconscient par Freud nous a montré que, bien loin d’être des « illusions », quoique tout en étant des illusions, les différentes croyances et spiritualités abritent, favorisent ou exploitent des mouvements psychiques précis… » (op.cit.p.59). Donc les illusions avec guillemets n’en sont pas, puisqu’elles sont signes de mouvements psychiques observables, tandis que les illusions sans guillemets seraient « vraiment » des illusions, inutiles pour « une refondation de l’humanisme issu de l’Aufklärung » qui ne consent pas à « recourir à l’irrationnel » (op.cit.p.62).

Le père aimant

Le besoin de croire, chez l’enfant, n’est pourtant pas du rationnel, même si on peut l’observer dans ses effets. Le mouvement de l’éros de l’enfant, se posant sur le père, n’est pas du rationnel. Le besoin est observable mais le croire amoureux ne se réduit pas à ses signes, ni à plus forte raison à son « organe psychique ». ( C’était le débat avec les positivistes du 19e siècle : le cerveau est nécessaire pour penser  mais la pensée  ne se réduit pas au cerveau… ).

Pour reprendre les mots de J.K. la psychanalyse ne peut « mettre à plat la complexité des expériences religieuses ». Elle ne peut pad davantage mettre à plat la complexité de l’amour. C’est portant dans ces rapports de l’expérience religieuse et de l’expérience de l’amour qu’il faudrait chercher une compréhension de l’une et de l’autre. A condition qu’on libère le désir du carcan de la rationalité scientifique, qu’on garde quelque chose du premier transfert sur le plaisir d’un père aimant et qu’on ne forge pas une représentation de Dieu uniquement à partir du père oedipien. La religion peut-elle être des deux côtés ?

                                                     Loïc Collet

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