GRAND PERE GEPETTO

- Est-ce que je peux aller chez Grand Père ? demande Gabriel.

- Je crois que oui, répond M’man, après un coup d’œil vers la fenêtre. Je l’ai vu aller pisser sur le fumier du jardin. Mais il est revenu. Il n’est pas allé au café. Tu vas le trouver chez lui.

 

Il habite juste à côté, dans la maison perpendiculaire à celle de Gabriel et la cour est commune aux deux maisons. Des fenêtres on voit toutes les allées et venues.

C’est le Grand Père du côté de Papa. Alors M’man ne peut pas faire tout ce qu’elle veut avec lui. D’autant plus qu’il est parfois bizarre. Il était menuisier dans la commune voisine, à quatre kilomètres. Gabriel n’a jamais su pourquoi il est venu avec sa femme et ses deux garçons dans le bourg de M’man. Il a arrêté son travail de menuisier et c’est

Grand Mère ( « Une sainte femme ! dit M’man ) qui assurait la subsistance avec la petite mercerie qu’elle a ouverte tout près du bistrot de M’man.

Gabriel a un souvenir précis. Il se voit dans la cuisine familiale, près de la salle de magasin où Papa dispose les plats de charcuterie qu’il prépare. Dans le fond de la cuisine, devant le fourneau, il y a deux hommes qui parlent très fort. Papa est appuyé sur le buffet bas et en face de lui Grand Père, debout, titube. Les deux crient l’un contre l’autre. Gabriel a peur ( Il a moins de trois ans, certainement puisque Papa est encore vivant ). Grand Père va peut-être faire du mal à Papa ? … Gabriel se dit maintenant qu’il devait être soûl.

C’est pour cela que M’man regarde par la fenêtre. Car il y a des jours où Grand Père est bien. Quand M’man arrive à avoir quelques rondins de sapin, c’est un plaisir de le voir les placer un à un sur le billot, enfoncer le premier coin à une extrémité, donner un bon coup de masse pour élargir la fente, poser à la suite les autres coins, jusqu’à ce que le rondin tombe en deux morceaux, puis en quatre au moins. Il restera à les couper à la scie sur le chevalet, de la longueur qu’il faut pour le fourneau.

Donc aujourd’hui, Grand Père est chez lui, dans la pièce unique qu’il a au rez-de-chaussée. Gabriel entre. Il tient dans les mains deux manches à balai. Grand Père est de bonne humeur, il plisse les yeux avec un sourire un peu moqueur.

- Ah, mon garçon, tu veux que je travaille ?

- Grand Père, est-ce que tu pourrais me faire des échasses ?

Il lui a déjà fait deux ou trois paires. Il coupe dans une planche deux équerres de bois où l’on peut poser les pieds et il les cloue solidement aux montants. Il demande seulement qu’on apporte les montants. Gabriel se débrouille pour trouver deux manches à balai.

Mais Grand Père  a ses réflexes de professionnel.

- Ces manches-là, tu ne les as pas volés au moins ?

Gabriel se frotte le nez avant de répondre. Non, son nez ne s’allonge pas. Il connaît Pinocchio qui ne pouvait pas raconter des salades à son maître menuisier, Gepetto. S’il mentait, un long nez, tout d’un coup, le trahissait au milieu du visage. Non, le nez de Gabriel ne s’allonge pas. «  Je t’assure, Grand Père, je les ai eus ! « Il est même fier d’avoir un Grand Père comme cela, un qui ne triche pas, un vrai Grand Père Gepetto.

En peu de temps les équerres sont coupées, clouées. Et Gabriel monte dessus. Il gagne bien la hauteur d’une bouteille. Il s’en va dans la rue. Les gens le regardent, les enfants l’envient. Lui, il voit tout d’en haut et il fait des pas plus grands que n’importe qui.

Il attend qu’on lui demande : « Qui a fait ces échasses-là ? « Et il répondra : « C’est mon Grand Père ! C’est mon Grand Père ! « Il ne dira pas : Grand Père Gepetto. Cela, c’est son secret. Mais il sait bien, lui, qu’il a pour lui le meilleur des menuisiers, qu’entre eux deux c’est toujours franc et que les histoires de Pinocchio se continuent, encore mieux, dans le quartier.

                                                                                                         Loîc Collet  

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