Ils viennent d’arriver à la dernière baraque du campement. Ils ont traversé la trentaine de parcelles de terrain qui sont exploitées maintenant. Une trentaine de familles qui ont quitté, il y a cinq ans, les terres de la sécheresse et de la faim et qui ont échoué en ce lieu improbable.
Ici ils n’ont pas été chassés, comme d’habitude. Ils ont construit des abris avec des bâches de plastique tendues sur de grosses branches. Ils ont réclamé un peu de terre autour. Il leur a fallu cinq ans de démarches, de manifestations, de privations, d’humiliations, pour obtenir finalement quatorze hectares par famille et le droit d’y bâtir leur baraque.
C’est là qu’arrivent les trois visiteurs, sur le dernier lot en bordure du campement. Celui qui les mène s’appelle Pollaco, le « Polonais ». Quand il a commencé l’action pour obtenir des terres, il a dû agir dans la clandestinité, sinon l’armée l’aurait liquidé. C’est lui qui présente les lieux aux deux autres, tout fraîchement débarqués de l’étranger.
Le jeune couple qui les reçoit, tout en préparant l’infusion d’herbes odorantes, parle avec fierté de la première récolte qu’ils vont faire, de manioc, de riz, de haricots. Les quatorze hectares pour eux et leurs trois enfants, c’est peu mais ça donne enfin à manger. Plus tard ils aménageront la baraque, ils boucheront les interstices entre les planches, il y aura moins d’air froid en hiver, les enfants souffriront moins de bronchites.
L’un des visiteurs voit au-delà du dernier champ de haricots une immensité plantée de soja, jusqu’aux collines à l’horizon. Il demande : « C’est une grand propriété ? – Pas tellement grande pour les propriétaires d’ici, répond le papa. Elle ne fait qu’un millier d’hectares… «
Mais il faut revenir au centre du campement. Il y a un projet à examiner, celui d’une école à construire pour la première alphabétisation. C’est pour cela que les deux étrangers sont venus.
Les voilà donc assis sur des planches posées sur des briques. Avec, au moins, une personne de chaque famille. Et les enfants écoutent gravement, en dehors du cercle. Sur une façade proche, un calicot est tendu. Rouge, avec un cercle blanc au milieu. Dans le cercle, les bustes d’un homme et d’une femme qui dressent une machette. Et l’inscription : « Mouvement des travailleurs ruraux sans terre ».
La discussion est lancée depuis quelques instants quand on entend un bruit de moteur. Tout le monde se tait, les fronts se plissent. Un énorme 4/4 s’arrête près du cercle. Le conducteur descend, botté, vêtu de solide toile, des lunettes noires sur les yeux. Trois hommes sont derrière lui. Sans armes, apparemment.
Pollaco s’est levé, s’est approché des hommes. Le conducteur fait un signe de la tête en direction des étrangers. Pollaco dit quelque chose. On entend l’homme répondre entre ses dents : « Bienvenue, Bienvenue ! « Le 4/4 redémarre dans un nuage de poussière.
Les gens du campement sont avertis. Le propriétaire d’à côté sait ce qu’ils veulent faire. La prochaine fois ils auront intérêt à annoncer la visite des étrangers et à exposer leurs intentions. « C’est une question de bon voisinage, pense le propriétaire. Mais s’ils ne veulent pas être de bons voisins, tant pis pour eux… Ce n’est pas moi qui me déplacerai la prochaine fois ! « Et ses hommes nettoient leurs révolvers. Quelle poussière dans ce campement minable !
Loïc Collet