Dans le dossier « La conversion »( de la revue Lumière et Vie, Octobre - Décembre 2007 ) l’article du théologien catholique Christian Duquoc n’est pas présenté comme une position personnelle mais comme un élément constitutif du dossier. Or le titre fait spontanément problème : « Conversion de Dieu, conversion de l’homme ».
Dieu immuable
Le théologien sait que l’expression « conversion de Dieu » répugne aux philosophes qui tiennent, sinon à la liberté de Dieu ( cela sent trop fort l’anthropomorphisme ), du moins à sa transcendance, écart nécessaire et radical avec l’humain. Il rappelle que la théologie traditionnelle a estimé y répondre par deux « idées » : la prédestination ( Dieu connaît et veut le destin de chaque être humain ) et la providence ( Dieu conduit l’histoire comme il
l’entend ). Cela aboutit à cette phrase étrange, qui exprimerait un certain « consensus » : « Dieu ne pouvait se permettre de ne pas faire aboutir son projet, c’est à dire d’accepter la faillite de son règne » ( op.cit.p.91).
Projet de Dieu ?
Pour ne pas tomber dans ce débat fantasmatique en Dieu ( Que se permettre ? Que ne pas se permettre ? ) il serait nécessaire de s’entendre sur « projet de Dieu » et « règne de Dieu ». Il est clair que dans le Premier Testament de la Bible les croyants ont placé en Dieu le moteur de leur histoire et lui ont attribué une connaissance transcendante de leur passé, de leur présent et de leur avenir. Par la foi ils croyaient participer à ces « représentations » divines, à ce « projet » pensé par Dieu.
L’incarnation de Dieu en Jésus change, pour les Chrétiens, radicalement cette manière de voir. Dieu ne donne rien, sinon cet homme Jésus qui va être son témoin et sa présence active. Toute proposition de Dieu se concentre désormais dans le « Règne ». Mais cette notion est complexe. C’est à la fois le lien nouveau de Dieu et de la chair du monde. C’est, pour l’histoire, la constitution d’une humanité s’engendrant, à terme, dans la divinité. C’est, pour le présent, l’élaboration d’un monde matériel et humain dans les perspectives énoncées et déjà entamées par Jésus.
Sur ce dernier point, le Règne de Dieu est ce monde concret où nous sommes mais
transformé, au fil du temps, selon l’esprit de Jésus. ( C’est bien plus large que ce que dit Duquoc : « rechercher Dieu dans le respect des plus démunis » (op.cit.p.92). Les Béatitudes, par exemple, ouvrent bien d’autres champs ! )
On comprend, alors, ce que devient l’alliance entre Dieu et l’homme. Elle est désormais le lien entre Dieu engagé en humanité en Jésus et tous ceux qui accueillent son Règne en le mettant en œuvre pour notre temps. Son esprit habite la terre et les hommes de « bon vouloir ».
Force, faiblesse, désir de Dieu ?
Nous sommes bien loin de l’imagination de nos ancêtres croyants qui racontaient les « sautes d’humeur » de Dieu, ses initiatives, ses enthousiasmes, ses « repentances »… pour ensuite le complimenter pour « sa sagesse et sa sérénité » ! Nous ne pouvons rien dire ni de la « force » ni de la « faiblesse » de Dieu. Nous ne pouvons parler que de ce que Dieu nous donne à voir en Jésus. Et c’est la force et la faiblesse d’un homme, appuyé sur un grand amour, sur celui qu’il appelle Père.
Nous ne pouvons pas non plus parler d’un désir de Dieu antérieur ou postérieur à Jésus. C’est une projection mentale de notre part. Mais nous savons ( un peu ! ) le désir immense de Jésus pour les hommes et l’ouverture qu’il propose au « cœur » du Père. Et nous savons ( un peu ! ) ce qu’est notre désir d’homme et son besoin d’être « purifié » (selon le terme traditionnel ) par l’esprit de Jésus.
Le père et les deux fils
Cela nous amène à une certaine compréhension de la parabole du « fils prodigue et de l’aîné ingrat ». Christian Duquoc rappelle que l’Alliance ( biblique ) est un lien de réciprocité : dans l’alliance chaque partenaire reçoit et donne ». Mais il ajoute que « l’Alliance vise à une forme d’égalité effective entre les partenaires » (op.cit.p.93). Or une « égalité effective » entre Dieu et l’homme n’a pas de sens.
Pour les humains, qu’il y ait une reconnaissance effective des mêmes droits et des mêmes devoirs pour tous à égalité, c’est l’idéal des alliances, des contrats équilibrés. Mais dans l’ordre de l’amour, qui est celui de Dieu, les amis ne visent pas l’égalité, mais la reconnaissance que chaque partenaire est digne de l’amour de l’autre, qu’il est « grand « et sans mesure parce que l’autre l’aime et chacun signifie par là la grandeur de l’aimé. Il n’y a pas de « quantité » dans la relation Dieu-Homme.
Pour les deux fils de la parabole, l’offre de l’alliance est la même : le père dit à chacun : « Tout ce qui est à moi est à toi ». Dieu propose à chacun tout ce qu’il peut donner, c’est pour cela qu’il donne son « fils » ( « Y a-t-il quelque chose que j’aurais dû faire pour toi et que je n’ai pas fait ? » ). Mais les partenaires ne s’engagent pas dans une même réponse. Le fils aîné est « toujours avec » le père pour ce qu’il y a à faire mais son esprit est ailleurs, à faire la fête avec ceux qu’il appelle ses « amis ». Le fils cadet, par contre, revient « avec » le père, il entre de nouveau dans l’alliance, qui, du côté du père, ne défaille jamais.
Jésus dira, en son expérience d’homme, la « fatigue » de Dieu qui attend : « Combien de temps serai-je encore avec vous ? »… mais aussi la ténacité de l’alliance jusqu’à sa mort, la mort du fils bien-aimé et bien-aimant. Se convertir, c’est se remettre toujours en marche vers cet amour offert sans condition, sans délai, sans fluctuation. La conversion est une affaire d’homme. Dieu est toujours là, « à la porte ».
Loïc Collet