LE DEGEL

Il est furieux, Antony. Il n’a pas eu à discuter. Il a encore dans son ordinateur portable le message de son patron : « Puisque tu es en reportage dans le centre de la Chine, va jusqu’à Lhassa, au Tibet. Tu étrenneras pour nous le nouveau train qu’ont fait les Chinois. Et tu nous raconteras tes découvertes. Tu trouveras ton billet de train et les autorisations au Consulat français de ta « villégiature » du moment ».

Tu parles d’une villégiature ! C’est sûr que le train est confortable et qu’il s’est hissé sans trop de peine jusqu’aux plateaux à quatre mille mètres. Les prairies à l’herbe courte sont déneigées, quelques yaks en profitent pour se refaire, les glaciers à l’horizon étincellent. Dans le wagon les hôtesses proposent des thés aux saveurs innombrables. Et le sourire fait partie du service.

Mais l’humeur d’Antony ne tombe pas pour autant. Que fait cet homme, au costume raide, qui vient de passer dans le couloir central, en dévisageant chaque voyageur et en se retournant sur lui-même comme s’il avait mal enregistré un détail ? Récemment, au Maghreb, notre journaliste avait vu aussi des militaires dans des rues étroites. Ils croisaient des femmes lourdement habillées, de la tête aux pieds. Que cachaient-elles sous leurs vêtements ? Les militaires se retournaient vivement, le doigt sur la gâchette du pistolet mitrailleur. Peut-être une bombe, là ! une bombe !

 

Mais la bombe, elle est peut-être dans son ordinateur ? bien cachée dans le disque dur… ? Antony n’est pas sûr qu’il pourrait se justifier. Il y a une heure, le train s’est arrêté dans une petite gare. Devant la vitre du wagon il y avait bien à l’horizon de superbes montagnes, mais à deux mètres s’interposait un immense panneau à fond rouge. Sur le panneau, à côté d’idéogrammes chinois et de l’emblème faucille-marteau, trois hommes en salopette bleue, un casque de chantier sur la tête, le poing levé. La force des travailleurs ! Malheur aux capitalistes ! Gare aux envahisseurs !

 

Il se demande s’il a gardé dans son ordinateur ses dernières photos du grand prix de l’Arc de  Triomphe. Passe encore pour les chevaux ! Mais ces femmes aux immenses chapeaux, aux colliers sautant sur les poitrines, aux doigts bagués tenant des flûtes de champagne, et des hommes discourant, le petit doigt en l’air… Antony, bourgeois ! Affreux bourgeois ! Vipère lubrique ! Tu collabores ! Le poing levé, ça manque dans tes photos !

 

Il est pourtant venu avec une idée derrière la tête. Car il a sa petite analyse, pense-t-il. Elle est même accrochée à une image. Mais personne ne sait ce qu’elle lui dit. C’est une image prise pendant l’expédition de Shakelton vers le pôle Sud en 1914. Son bateau, l’Endurance, achève de tomber en morceaux, broyé par les glaces qui l’ont pris il y a des mois. Au premier plan, six chiens sont encore vivants et attendent au bout de leurs lanières de traîneau.

 

Antony somnole, sur sa banquette. Les chiens attendent. Si les sauveteurs n’arrivent pas, les chiens seront mangés, l’un après l’autre, par les hommes. Mais si l’expédition résiste au froid et à la faim jusqu’au dégel, peut-être seront-ils sauvés…

 

Le train traverse maintenant une zone couverte de neige. Le pays semble dormir. Où sont les hommes ? Ont-ils froid et faim dans leurs cachettes ? Le dégel viendra-t-il ? Viendra-t-il sur les majestueuses étendues du Tibet ? Pourra-t-on y voyager sans les accueillants miradors ?

 

Ces questions, Antony est sûr de ne les avoir pas mises par écrit dans la mémoire de son ordinateur. Il les garde quelque part en lui. Il les reprendra quand il aura fini son reportage.

 

                                                                             Loïc Collet

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