LES HANNETONS

Il fait chaud sur la place de l’église en ce début d’été. Les deux marronniers presque adossés à l’édifice étendent leurs branches au-dessus des gouttières et les fleurs blanches forment de gros bouquets sur le toit. Gabriel a entendu dire que si ces marronniers sont si forts c’est parce qu’ils sont plantés dans l’ancien cimetière qui entourait l’église. Les morts les poussent vers le haut.

 

A cette époque de l’année, ces arbres sont plus vivants que jamais. Les hannetons qui viennent de sortir de terre les ont envahis. Il y en a sur toutes les branches. Et il suffit d’y lancer une pierre, même au hasard, il y a toujours quelques-uns de ces petits pépères qui sont surpris et ils tombent sur le sol.

 

Gabriel en remplit des boîtes d’allumettes. Ce sera pour échanger contre autre chose à l’école. Peut-être même un vieil album de Zig et Puce et Furette ! Mais il n’arrive pas à mettre tous les hannetons dans ses boîtes. Quelques-uns sont par deux… Ils ont les têtes dans des sens opposés et ils sont accrochés l’un à l’autre au bout de leurs ailes, comme encastrés l’un dans l’autre.

 

Ceux-là, Gabriel ne les a jamais vu marcher. Il se demande lequel de deux indique la direction et tire l’autre. Surtout il voudrait bien  les mettre séparément dans la petite boite, pour le transport. Mais un grand de l’école lui a dit : « Il ne faut pas les séparer. Sinon ils crèvent ».

 

Un jour pourtant, il y a une grosse bille en verre à gagner et, pour l’échange, ce ne sera pas moins que dix hannetons. Alors Gabriel en prend deux, collés l’un à l’autre, et tire des deux côtés. Un petit filet blanchâtre se forme entre les pattes. Plus on tire, plus le filet s’allonge, comme si les boyaux se vidaient. Gabriel a un haut-le-cœur. Il jette les hannetons. C’est sûr, ils vont crever…

 

« Heureusement que je ne les ai pas amenés comme ça à la maison, pense-t-il. Qu’est-ce que M’man aurait dit ? « Elle n’est pas par deux, elle. Elle est seule. Quand Papa est mort, elle a eu mal ? Elle a eu le filet blanchâtre ? En tout cas, elle n’est pas morte ! Comment ça  se  fait ?

 

Peut-être que Papa n’est pas vraiment parti ? Gabriel se souvient qu’à cette époque-là peut-être, ils se mettaient tous les quatre, M’man, Grand Lou, Gabriel et Gourmeline devant une image de la Vierge Marie punaisée au mur. Après le « Notre  Père » et le « Je vous salue, Marie », M’man commençait la série des demandes par : « Sainte Marie, priez pour Papa ». et les enfants répétaient : « Sainte Marie, priez pour Papa ». C’était peut-être cela, le « filet blanchâtre « qui n’en finissait pas de sortir … ?

 

Peut-être que M’man a toujours mal ? Mais elle est là. Toujours là. Pour ses enfants. Seule. « Seule ? Bien sûr ! » pense Gabriel. Un jour pourtant, au cours d’une bagarre, un garçon lui a dit : « Et toi d’ailleurs, ta mère fricote avec le boulanger ! ». Le choc a été si grand que Gabriel s’est arrêté de se battre, comme groggy dans son coin.

 

« Non ! M’man fricote avec personne ! Peuh ! ce boulanger… Elle est seule ! Seule ! Avec nous ! Et elle est vivante ! »

 

Les années suivantes, les marronniers ont toujours leur parfum mais mélangé de plus en plus avec celui de l’encens, comme si les arbres consumaient leurs cristaux de sève. D’ailleurs les hannetons ne viennent guère les fréquenter. On dit que les engrais tuent les larves. Mais non ! les hannetons sentent la mort au bout des branches. Ils n’aiment pas cela, ils aiment se rencontrer. La municipalité, aussi, a dû le sentir. Elle a fait abattre les marronniers. L’église est nue.

 

Et Gabriel n’a jamais plus séparé les hannetons. Ca fait trop mal. Et ils ont dû trouver d’autres terres et d’autres arbres, où on peut aller ensemble dans des directions opposées.

 

                                                                               Loïc Collet

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