Dans son ouvrage : «
L’empathie de Christian Bobin pour son personnage est quasiment totale. Il en parle comme d’une « femme qui n’a jamais fait de mal à personne « (op.cit.p.9). ( Est-ce possible ? ) Il reproduit sans réserve le poème d’Emily Brontë déposé sur le cercueil de son amie : « Il n’y a aucune place pour la mort / aucun atome qu’elle puisse anéantir / depuis que tu es l’Etre et le Souffle / et ce que tu es ne sera jamais détruit » ( id.p.10). Un croyant qui distingue l’être humain et Dieu peut-il dire davantage que : « Tu es unie à l’Etre et au Souffle » ? Quel écart encore entre les deux !
Père et mère
L’assurance de notre auteur pour qui la mort c’est tourner « brutalement son visage vers l’invisible soleil » (id.p.7), ne l’empêche pas de la situer au terme d’un long périple. Le chemin qui se fait d’abord sous la touche et le regard des proches.
On penserait, en premier lieu, au père d’Emily dont « la voix, dit Bobin… comme un aigle royal, prend son envol, imposant à tous le silence » et dont « les prières font trembler les vitres… » (id.p.26). Qui va donc se taire ? D’abord la mère, dans « l’irréparable silence » qui l’empêche d’être une mère « vers qui vous vous tournez quand une chose vous tourmente » (id.p.17). Puis ce sera la fille, Emily, à qui la mère recommande « de ne pas aller seule dans les bois environnants : les serpents l’y piqueraient, les fleurs l’empoisonneraient et un sorcier l’enlèverait » (id.p.33).
Fantasmes de la mère. Mélancolie. Dépression. Enfermement. Blancheur à l’intérieur. Effroi à l’extérieur. Théâtre de l’enfance. Scène reprise à tous les âges. « Je ne suis qu’un enfant, dit Emily, et j’ai peur. J’aimerais souvent être un brin d’herbe ou une marguerite que les problèmes de la poussière ne terrifieraient pas « (id.p.29). Mais les « problèmes de la poussière » sont à la porte de sa chambre, pourtant fermée à clef sur elle-même. Les visiteurs doivent rester de l’autre côté de la porte. La mère meurt. Emily « n’assiste pas aux funérailles, elle reste dans sa chambre, assise à sa table, à regarder l’insatiable bleu du ciel (id.p.68). Elle est dans « l’azur », elle écrit.
L’écriture poétique est-elle, à ce point, « une affaire vitale, l’apothéose de toutes les lucidités « (id.p.81) ? Donne-t-elle au poète l’expérience que « chaque instant passant » n’est pas plus effrayant que « l’instant dernier », si on parvient à le transmuter par l’écriture, dans la beauté ? C’est là que le néant est une menace, c’est là, aussi, que l’amour peut être donné, sublimé. Emily reçoit la vie comme une extase, un don de la totalité du monde. Elle « couche » sur ses feuillets toutes les personnes qu’elle aime. « Il faut, écrit Bobin, que tout soit sur la page comme le contraire d’un orphelinat : que plus personne ne soit abandonné » ( id.p.83). C’est ainsi qu’elle donne vie.
Sublimation
Le comportement d’Emily qui s’isole presque totalement pour écrire, est étrange, dans son excès. Il pourrait relever de la « dynamique sublimatoire » que Freud a décrite. Dans son ouvrage « Le Génie féminin. Troisième tome : Colette » ( Fayard 2002 ), la psychanalyste Julia Kristeva écrit, après Freud : « Dans la dynamique sublimatoire, à la place de la sexualisation, s’installe non pas un refoulement, mais une érotisation déplacée : c’est à dire qu’il n’y a pas de décharge sexuelle, mais l’excitation est néanmoins maintenue, notamment par le moyen de la beauté idéale des êtres, objets, productions… un univers qu’il faut bien dire imaginaire… La pulsion érotique ( de vie ) ne vise pas un objet sexuel de satisfaction, mais un medium qui est soit un pôle d’idéalisation amoureuse ( la beauté d’un autre ou de soi ) soit la production verbale, musicale ou picturale, elle-même hautement idéalisée » ( Julia Kristeva…p.219).
Emily a éprouvé plusieurs fois des sentiments amoureux pour des hommes. Elle ne les a exprimés qu’à travers le voile de la poésie. C’est ce que la psychanalyste appelle « la désintrication pulsionnelle » : le mouvement qui aurait du être tourné vers le « dehors » a été replié vers le « dedans ». Mais elle nous avertit aussi : « L’apparente sérénité narcissique de l’aventure sublimatoire expose, en réalité, le sujet qui s’y engage aux risques d’une catastrophe psychique dont seule peut le sauver… la continuation de l’activité sublimatoire elle même. Cette dernière ne comporte pas moins, à son tour, ses propres risques d’exaltation maniaque et de déni de la réalité, en doublure de ses propres délices de jouissance extrême et contagieuse » ( Julia Kristeva… p.219-220).
Au risque de se perdre
Emily Dickinson a-t-elle évité la « catastrophe psychique » qui guette ceux qui subliment dans l’écriture toute leur libido ? Certes elle n’a jamais cessé son « activité sublimatoire » d’écrire. Mais son goût pour le blanc ne pose-t-il pas question ? S’il s‘avère, selon Bobin, qu’« elle a mis ses yeux dans les yeux des morts » (id.p.82), ne serait-elle pas morte avant le temps ? Et son déni du désir des hommes sur elle ne serait–il pas le déni de son propre désir ? Christian Bobin écrit : « L’éclat du verbe perce la nuit du monde » (id.p.106). Mais le monde n’a-t-il pas à pénétrer la nuit du corps… jusqu’à l’âme ?
Une petite phrase d’Emily laisse entrevoir une ouverture. Sa belle-sœur Susan était venue la voir mais elle était passée dans la maison sans l’appeler. Après le départ de sa sœur, Emily, toute peinée, lui écrit : « Je serais sortie du paradis pour t’ouvrir, si j’avais su que tu étais là » (id.p.62). C’est qu’elle demeure habituellement dans son « paradis » de poésie. Mais elle est capable de le quitter pour un être de chair, sinon ce serait, pressent-elle peut-être, l’enfer de la solitude. La sublimation n’est donc pas une déconnection totale de la réalité. Quand on dit d’Emily : « l’éclat du verbe perce la nuit du monde », il faudrait dire aussi : « l’éclat du monde perce la nuit du verbe »… et le verbe, chargé alors du monde aimé, annonce pour elle le sublime.
Loïc Collet