LA LOCOMOTIVE ROUGE

De temps en temps M’man dit devant ses trois enfants, avec un soupir : « C’est malheureux… vous n’avez pas connu votre papa ! ». Gabriel ne répond pas mais quelque chose résiste en lui : « Je l’ai connu, moi ! Je l’ai connu ! «.

 

 

 Il voit bien dans sa tête comment était la maison quand il n’avait pas encore trois ans. Au rez-de-chaussée ( « en bas » ), une salle qui lui paraissait bien grande était « le magasin », là où M’man vendait la charcuterie faite par Papa. La grande devanture donnait sur la rue. Puis la maison s’allongeait le long d’un passage qui la séparait de la maison voisine. Sur le passage donnaient deux pièces, la cuisine et « l’atelier » où travaillait Papa.

 

 

L’étage se composait de quatre chambres mais  Gabriel ne se souvient que de l’une d’elles, la grande, celle du fond, celle où dormaient Papa et M’man. Et de cette chambre il a deux souvenirs précis. Dans le premier souvenir, il se voit dans un petit lit, entre la porte et le lit de Papa-M’man dans l’angle opposé. Il est seul. Il a peut-être faim, il est peut-être mouillé. Il crie. Il n’arrête pas de crier. Il veut faire venir M’man. Elle est certainement dans la maison, au magasin ou à la cuisine… Elle l’entend, elle finira par venir. Quel âge a-t-il ? Moins d’un an ?

 

 

Le deuxième souvenir de cette chambre date de ses trois ans. M’man lui dit : «  On va aller voir ton papa ». Elle lui prend la main et ensemble ils montent l’escalier. Ils entrent dans la chambre de M’man. Papa est allongé sur le lit, avec son beau costume et sa cravate. Il ne bouge pas. Il est tout blanc. M’man dit : « Il est parti. Tu peux l’embrasser ». Le front de Papa est froid. Les lèvres de Gabriel sont comme gelées. Il a trois ans. Il n’a plus de Papa.

 

 

Entre ces deux souvenirs, il y en a deux ou trois autres, mais ce n’est pas dans la chambre, c’est « en bas », au rez-de-chaussée. Dans le « fond »  de la maison, à l’opposé de la rue, Papa a son atelier où « il tue les cochons ». Habituellement Gabriel n’a pas le droit d’y entrer, surtout quand il entend les cochons crier. Mais il a dû le faire quelque fois car il se souvient de la vapeur chaude qui remplissait la pièce et du trou circulaire dans la dalle où coulait le sang des bêtes. Sauf, disait M’man, ce qu’on garde pour faire le boudin.

 

 

Et il y en avait, du boudin, à la devanture du magasin ! Gabriel voit encore les raviers rectangulaires sur les présentoirs de la salle. Et là aussi, il a une image précise de Papa. C’est un jour où le magasin est fermé. Dans la salle, Papa est là avec M’man, Grand Lou, et lui, Gabriel. Gourmeline, la petite soeur, quinze mois plus jeune que Gabriel, était déjà née mais elle est sans doute trop petite pour être avec eux.

 

 

Papa n’a pas son tablier tout sale de l’atelier, il a son beau costume. Et ce doit être un jour de fête, peut-être Noël, car il y a des cadeaux. Gabriel a certainement eu quelque chose « dans son sabot » mais il ne s’en souvient pas. Par contre il voit la scène.

 

 

Papa tient un objet dans la main et tourne une clef sur le côté. Il le pose sur le carrelage, c’est une petite locomotive en fer, toute rouge, qui se met à rouler, à tourner sur le sol. Grand Lou crie, tellement il est content. La locomotive est à lui. Papa et M’man sourient. Ils sourient des cris de Grand Lou. Gabriel est assis à l’écart. Il ne faut pas gêner la locomotive. Lui, il ne fait crier personne, il n’est pas là pour ça, il n’est là pour rien.

 

 

C’est peut-être pour cela qu’il se disputera tant avec le rouge. Le rouge qui le fait si souvent rêver, le rouge cœur-de-pigeon, un peu sombre comme le sang qui coule dans le trou  de l’atelier, qui coagule sur le tablier de Papa avant qu’il le dépose, le rouge qui monte si vite au visage de M’man. Rouge douleur, rouge passion.

 

 

                                                                       Loic Collet

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