Les soldats ont débarqué à l’extrémité du quai le matériel qui remplissait les cales du cargo mixte, les véhicules légers, les caisses de munitions, les vivres. Ils ne savent pas combien de temps va durer leur mission. Dans le nord de ce pays africain des chefs de guerre veulent décider de l’avenir du pays mais c’est le passé, les intérêts et les haines, qui les emprisonne aujourd’hui.
Charly rejette sur sa nuque son calot d’infanterie de marine. Il a sué pendant trois jours à charger les camions. Demain le convoi doit partir vers le nord. Il peut disposer de cet après-midi pour faire une petite tournée dans la ville.
Au bout du quai commence un quartier de bois, de tôle, de plastique. On y trouve de tout à acheter et les enfants tendent les bibelots sous le nez des passants. Charly s’arrête devant l’étal d’un marchand de statuettes. Elles sont noires comme l’ébène mais c’est peut-être une teinture sur des bois moins précieux.
Une forme étrange retient son regard. Elle n’a pas vingt centimètres de haut mais elle étale ses membres dans les quatre directions, comme des branches écorcées, tailladées, chargées d’appendices monstrueux dans chaque articulation. La tête n’est pas d’un être humain. La bouche semble hurler. Le mufle est écrasé entre les pommettes. Sur le front se dressent deux protubérances de chair ou de corne. Sur le piédestal de la statuette, est écrit en français : « Le Griffu ». Le marchand l’enveloppe dans un bout d’étoffe et Charly trouvera bien une petite place dans son paquetage.
Le lendemain, sur le banc de son camion débâché, il n’a d’attention que pour la route qui monte vers le nord. Et pour les nombreux groupes qui se sont arrêtés sur le bord pour les saluer. Avec les plus beaux habits, parfois des fleurs et des branchages, avec des pancartes improvisées en l’honneur de la paix, de la solidarité et de l’espoir. Dans un virage où le convoi ralentit, Charly remarque une jeune femme, debout sur une pierre, sous la voûte d’un flamboyant au plus fort de sa parure rouge ; elle regarde gravement ; elle attend.
Charly est encore dans cette image quand il sent que le camion a freiné. Devant eux la route est coupée par une large excavation. Il faut la contourner. De près on peut voir des ouvriers dans le trou, avec leurs casques de chantier et de grosses canalisations qui se croisent à cet endroit. L’un des ouvriers porte un masque de papier, les autres n’en ont pas. Et pourtant l’odeur est forte, celle du pétrole, peut-être échappé de l’un des « pipes ». L’odeur, maintenant, va suivre le convoi.
Ce n’est qu’à la fin de la journée qu’elle les lâche un peu. Ils sont arrivés à la ligne de démarcation entre les belligérants, entre les rebelles du nord et les forces qui viennent du sud en affirmant leur légitimité. Mais aujourd’hui les uns et les autres sont d’accord pour discuter, à cheval sur la ligne de cessez-le-feu, chacun avec ses armes à portée de main.
On a même trouvé des batteries électriques pour les haut-parleurs, aussi disparates que dans une brocante. Et les chefs des diverses factions se succèdent, rivalisent d’intensité vocale pour impressionner, gesticulent en mimant l’attaque ou l’accolade. L’un d’eux rejette la main en arrière, par-dessus son épaule, la paume vers le ciel ; un autre la tend en avant, dans un geste de protection et de promesse. Il y a peut-être aussi des paroles, dans la mise en scène.
Charly est resté, avec ses compagnons, sur le banc de son camion. Heureusement la nuit tombe d’un coup dans ce pays. Les soldats rejoignent rapidement le camp voisin où l’accueil est prévu. Ils tombent, presque ensemble, sur leur lit de toile. Ils ont juste le temps de border la moustiquaire sous le maigre matelas. Ils s’endorment.
Ils dorment, mais l’esprit ne dort pas. Il saute d’une scène à l’autre. Charly n’est pas dans la camion, Il est dans la foule. Il est juste à côté de la jeune femme, debout sur la pierre, sous les branches du flamboyant. Et voilà qu’elle descend de la pierre, elle quitte la voûte rouge, elle s’avance vers les hommes au micro, elle va les atteindre, elle va leur parler.
C’est alors que se dresse devant elle une forme noire, avec des bras barbelés comme des scies, le mufle d’un chien de combat, les yeux mi-clos du lynx aux aguets. Et le Griffu se précipite sur elle, l’agrippe et va la déchiqueter, la réduire en lambeaux sans voix et sans vie.
« Non ! » veut crier Charly. Non, il va aller la protéger ! Mais il ne peut pas bouger. Il se débat, pleure…et il se réveille.
Il se réveille. Où est la femme, au bord de la route ? Peut-elle espérer que ces hommes avec toutes leurs armes seront plus forts que le Griffu ? Seront-ils seulement de faux sorciers ? Répondront-ils aux pancartes où les gens leur souhaitaient la bienvenue avec des applaudissements ? Tu as le Griffu dans ton paquetage, Charly. Pour le servir ? Ou pour le jeter au vent comme un miasme à dissoudre ?
Loïc Collet