POEMES D’EMILY DICKINSON

Goûter, se griser… s’appuyer au soleil

Je goûte une liqueur jamais brassée,

Dans les chopes de nacre ;

Pas une cuve au bord du Rhin

Qui donne un tel alcool !

Je suis grisée par l’air

Et débauchée par la rosée ;

Je titube les jours d’été sans fin

Hors des auberges bleu fondu.

Quand les logeurs mettront l’abeille saoule

A la porte des  digitales,

Et que les papillons ne prendront plus de verre,

Je n’en boirai  que davantage !

Jusqu’au jour où les anges remuent leur chapeau

De neige et que les saints accourent aux fenêtres

Pour voir la petite poivrote

S’appuyer au soleil !

Les titres d’Emily

Il est divin mon titre / Epouse sans / Le signe.

Haut rang  qui me fut conféré : / Impératrice du calvaire.

Royale toute : sauf la couronne.

Fiancée sans l’émoi / que Dieu nous donne, femmes,

Quand on est deux à mettre

Grenat contre grenat / Et or à or.

Née, mariée, / Ensevelie /– Le même jour, /Triple victoire.

Les femmes disent : mon mari/ En entonnant  / La mélodie.

Est-ce bien la façon ?

La poésie et le Paradis

J’habite le Possible,

Maison plus belle que la prose,

Mieux pourvue en fenêtres,

Et les portes plus hautes…

Et pour occupation, ceci :

Ouvrir bien grandes mes étroites mains

Pour ramasser le Paradis.

Plutôt le tombeau que la « jolie misère »

Bien sûr que je priais – 

Et Dieu s’en souciait-t-il ? …

Ni ma raison ni ma vie,

Je ne les ai eues  

Sans Vous ;

Il eut été plus charitable  

De me laisser

Au tombeau de l’atome,

Joyeuse et nulle,

Transie et gaie,

Que dans cette jolie misère.

« Mais il y a la mer «

Puisque mon ruisseau coule,

Je sais qu’il est à sec ;

Puisqu’il est silencieux,

Je sais qu’il est la mer ;

Alarmée par sa crue,

je m’efforce de fuir

Là où les hommes forts m’assurent

Qu’il « n’y a pas de mer ».

                                ( choix de L. Collet ) 

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