Dans son livre « Le Christ philosophe » Frédéric Lenoir a un chapitre intitulé « De Jésus au Christ ». Il y fait un constat, tiré du texte des évangiles : « Le fait est qu’après la résurrection Jésus est doté par ses disciples d’une identité surnaturelle. Celui qu’ils appelaient rabbi est élevé par eux au-dessus des Prophètes. Il devient le Christ, le Seigneur » (op.cit.p.105).
Ce constat reproduit ce que disent les textes, c’est-à-dire ce que croyaient les Chrétiens quand ils les ont écrits. Or nous savons que ces textes ont été écrits bien longtemps après la résurrection. On ne peut les considérer que comme un point d’aboutissement de la foi chrétienne et non pas comme un point de départ. C’est ce mûrissement de la foi des disciples ( sur quelques décennies ) que nous voulons rappeler ici.
( Notons qu’une telle élaboration par les premiers Chrétiens n’est pas partagée par F. Lenoir : « J’adhère … à l’humanisme chrétien des évangiles… Mais je ne peux dire ‘ Jésus fils de Dieu ‘ ou ‘ Dieu incarné ’. Je trouve que ces mots ne veulent rien dire », cité dans le journal Témoignage Chrétien, 31 Janvier 2008, p.23 ).
1 – Les étapes de la foi des disciples
Le point de départ est le désarroi des disciples après la mort de Jésus et la conviction que son histoire ne laisse que des souvenirs, sans que sa personne garde désormais quelque chose d’actuel. L’image qui présente cet état d’esprit est celle des deux hommes qui marchent sur le chemin d’Emmaüs.
On peut penser que quelques convictions résistaient tout de même dans leur esprit. Ils faisaient sans doute partie de ces Juifs qui admettaient la « résurrection » des justes à la fin des temps. C’était une croyance qui s’était développée deux siècles auparavant dans une atmosphère de drames et de morts « injustes » ( au temps des princes macchabéens ). Or les disciples continuaient à penser que Jésus était un juste… au moins promis à la résurrection finale !
L’expérience capitale de ce chemin hors de l’obscurité fut de reprendre les Ecritures juives dans la nouvelle situation qu’était la leur. Les principaux évènements de la fin de Jésus ( arrestation, outrages, mise à mort… ) leur apparaissaient au moins évoqués, sinon annoncés pour l’Envoyé de Dieu que beaucoup attendaient. Ce que des hommes de Dieu, des prophètes de Dieu, avaient dit… paraît se réaliser en Jésus.
Or ces annonces aboutissent à dire : Cet Envoyé a réalisé sa tâche, il a donné sa vie, il a été agréé par Dieu, Dieu l’a reçu dans sa gloire. Si c’est Jésus ( les disciples commencent à n’en pas douter ), Jésus est vivant en Dieu ! C’est cela la résurrection : il est passé en Dieu. « D’après les Ecritures ».
2 – Les titres successifs de Jésus
- Avec la conviction que Jésus demeure en Dieu, le premier titre qui lui est attribué est, sans doute, celui de « messie ». Ou « Oint », comme ces hommes de l’histoire juive spécialement « marqués » par Dieu. Ou « Christ », dans le même sens.
- Puis, apparaît le titre de « Fils de l’homme », avec le contenu qu’y mettait le prophète Daniel : un être venant de Dieu, mais avec un visage d’homme.
- Enfin le titre le plus élevé, celui de « Seigneur », titre qui n’est donné qu’à Dieu et que Jésus assume avec celui qu’il appelle « Père «. ( C’est d’ailleurs le titre qui lui vaudra la condamnation à mort, d’après l’évangile de Jean ( 5, 18 ) : « De plus en plus, les Juifs cherchaient à le faire mourir, car non seulement il violait le repos du sabbat, mais encore il disait que Dieu était son propre Père et il se faisait ainsi l’égal de Dieu » ).
Ces divers titres apparaissent dans les lettres de Paul, avec quelques autres qui lui sont propres, et dans les évangiles. ( Nous ne savons pas, évidemment, quelle place ils ont eue dans les premières rédactions qui ont disparu, tout en étant les sources des évangiles que nous connaissons. Les premiers écrits, pour nous, sont donc ceux de Paul. )
3 – La présence de l’Esprit de Jésus
L’aboutissement de la foi chrétienne dans l’affirmation de la divinité de Jésus est le butoir devant lequel s’arrêtent nombre de nos contemporains. ( Frédéric Lenoir, nous l’avons vu, dit que « ces mots ne veulent rien dire ». ) Ou bien les nouveaux Chrétiens se sont laissé emporter par leurs frustrations, leurs désirs, leur imagination… ou bien quelque chose d’autre a fonctionné en eux pour arriver à de telles croyances.
Sans doute ils vivaient dans un monde où le merveilleux facilitait la cohabitation quotidienne avec le sacré. Sans doute comme Juifs, ils considéraient que l’action de Dieu se manifestait volontiers dans l’histoire de leur peuple et ils avaient des images de l’habitation de Dieu parmi eux ( la Tente au désert, le Temple… ). Comme si Dieu avait déjà « touché » la matière et la chair.
Mais admettre que Dieu ait pris « visage d’homme » en Jésus et qu’on ne peut penser désormais la divinité que dans ce lien à l’humanité, cela ne relève pas de la raison. Les disciples de Jésus n’ont jamais prétendu qu’ils ont élaboré ces croyances par leurs propres forces. Ils ont affirmé qu’ils expérimentaient en eux-mêmes une autre source, un autre « esprit ». Ils l’ont nommé « Esprit de Jésus » ou « Esprit de Dieu ». Ils l’avaient, peut-être, pressenti dans certaines paroles de Jésus, leur promettant qu’il demeurerait en eux et que cette présence intime leur ouvrirait l’intelligence de son « mystère ».
L’Esprit de Jésus apporte aux disciples une « donation de sens » qui va jusqu’à modifier radicalement leur représentation de Dieu : en Christ l’humain et le divin sont unis dans un même être. De l’homme Jésus au Seigneur Christ… et de Dieu incarné au coeur de chaque croyant. L’apôtre Paul l’exprimait ainsi : « Personne, parlant sous l’influence de l’Esprit de Dieu, ne dit : ‘ Maudit soit Jésus ’ et nul ne peut dire : ‘ Jésus est Seigneur ‘ si ce n’est par l’Esprit saint » ( I Cor. 12, 3 ).
Loïc Collet