La vie de Charles de Foucauld et celle de Louis Massignon se sont croisées pendant une dizaine d’années, les dix ans qui ont précédé la mort de Charles de Foucauld à Tamanrasset ( Algérie ), en 1916. Ensuite, jusqu’à sa mort en 1962, Louis Massignon soutiendra et développera la « confrérie » ou « Association des Frères et des Soeurs du Sacré Cœur » que Charles de Foucauld proposait dès 1909 à des « ouvriers évangéliques » se consacrant aux « infidèles » et chacun vivant, selon sa vocation, les conseils évangéliques. C’est cette entreprise que Jean François Six raconte dans son ouvrage « Le grand rêve de Charles de Foucauld et Louis Massignon » ( Albin Michel, 2008 ).
Par l’Islam
Les premiers contacts entre les deux hommes avaient été provoqués par leur intérêt pour le Maroc puis, plus largement, pour l’Islam. Après un séjour au Caire, Massignon se rend, à la fin de 1907, sur la tombe d’El Hallaj, un mystique soufi condamné à mort par ses coreligionnaires en 922. Décidé à faire de lui le sujet de sa thèse de doctorat, Massignon expérimente la présence d’El Hallaj au cours d’une nuit où il situe sa « conversion » : « L’Etranger qui m’a visité, un soir de mai… cautérisant mon désespoir » (op.cit.p.27).
A cette époque, Charles de Foucauld traverse également une épreuve intense. Alors que la famine décime la population des environs de Tamanrasset, il ne survit que grâce à un peu de lait que ses voisins trouvent tout de même pour lui. Il découvre, devant cette amitié inouïe, qu’il n’est pas là pour « prêcher aux Touaregs » mais pour « les connaître et faire d’eux des amis » (id.p.32). Il rêve alors de « défricheurs évangéliques », d’une « confrérie… de prêtres et de laïcs, hommes et femmes, mariés ou célibataires… Evangiles vivants… ( pour ) la conversion des peuples infidèles » (id.p.33).
Dans l’UNION
En 1909, l’évêque référent de Charles de Foucauld, celui de Viviers, approuve ce projet de confrérie et la proposition publique peut en être faite. Elle atteint lentement Louis Massignon qui continue ses travaux à l’université El-Azhar au Caire et qui se débat avec ce qu’il appelle ses « tentations ». « Le P. de Foucauld est le seul à me croire capable de renoncer… à moi-même », écrit-il dans une lettre à Claudel. (id.p.43 ).
Et il adhère à l’Union que son ami du désert a lancée, il accueille ses paroles : « Je sais très bien ce à quoi (Dieu) appelle tous les chrétiens, hommes et femmes, prêtres et laïcs, célibataires et mariés : à être apôtres par l’exemple, par la bonté, par un contact bienfaisant, par une affection qui appelle le retour et qui porte à Dieu, apôtre soit comme Paul, soit comme Priscille et Aquila, mais toujours apôtre, ‘ se faisant tout à tous pour les donner tous à Jésus’ » (id.p.62).
Louis Massignon fait désormais partie de la cinquantaine de personnes qui ont adhéré à l’UNION. La femme qu’il épouse en 1914, Marcelle Dansaert- Testelin, l’accompagne dans cette démarche. C’est dans cet état qu’il est surpris par la mort de Charles de Foucauld, le 1er décembre 1916. Ce jour même, celui-ci lui a écrit, en réponse à sa démarche de volontaire pour les tranchées des Dardanelles : « Il ne faut jamais hésiter à demander les postes où le danger, le sacrifice, le dévouement, sont les plus grands… en toute humilité, en tout amour de Dieu et du prochain » (id.p.108).
Faire vivre l’œuvre de Foucauld
Louis Massignon s’engage dès lors à « faire survivre l’oeuvre de Foucauld ». Le travail, pourtant, ne lui manque pas. Nommé professeur au Collège de France en 1919, il a la chaire de sociologie et sociographie musulmanes. Trois ans plus tard, il soutient enfin sa thèse sur El-Hallaj et la publie avec ce titre : « La Passion d’al-Hosayn Ibn Mansûr al-Hallaj, martyr mystique de l’Islam, exécuté à Bagdad le 26 Mars 922 « ( édité à Paris en 1922 ! ).
Au milieu de toutes ces tâches, il écrit : « L’Union me déchire le cœur ». Il se demande comment faire connaître les écrits de Foucauld, en particulier le « Directoire », rédigé par celui-ci en 10909, et seulement lithographié. C’est pourtant ce Directoire qui va être au coeur des tensions entre les « disciples » de Foucauld. Foucauld avait bien écrit en 1899 des « constitutions » pour les futurs « Ermites du Sacré Cœur ». Mais, dix ans plus tard, il fait ce Directoire avec d’autres perspectives : « non plus des moines ou des religieux, mais des baptisés de tous les jours, prêtres ou laïcs, mariés ou célibataires, tous voués à annoncer l’amour à tous, en commençant par les derniers » (cf op.cit.p.15).
Tensions entre « héritiers »
Les tensions vont se manifester surtout à partir de 1933, quand René Voillaume et quelques frères créeront ce qui sera une congrégation nouvelle, les « Petits Frères de Jésus » ( après les Petites Sœurs du Sacré Cœur puis celles de Jésus… ). Ceux-ci s’inspireront plutôt de la règle de 1899 et négligeront l’ouverture du Directoire « à toute vocation ». Massignon défendra l’Union dans l’optique de cette ouverture et avec une méfiance à l’égard de « l’institutionnalisation » qui donne à certains un pouvoir excessif et à d’autres l’assurance illusoire d’être dans le « véritable » esprit d’un fondateur.
Les désaccords ne se dissipent pas. L’assemblée générale de tous les groupes se référant à Charles de Foucauld, en 1955 à Béni-Abbès, ne fait pas illusion. René Voillaume écrit, en 1957, un Directoire selon ses perspectives. En 1961 Massignon ré-édite le Directoire (dont il avait publié la première édition en 1928, à ses frais ).
Les groupes se développent parallèlement. Les groupes « institués », sous la houlette de René Voillaume ; l’Union, avec Louis Massignon, et quelques survivants des « 49 » qui l’avaient constituée après 1909, avec actuellement un millier de personnes, nous dit Jean François Six. ( Elle s’appelle aussi : « Sodalité du Directoire » ).
Fidélité
Entre temps, Louis Massignon a créé le réseau de la « Badaliya », en souvenir des mystiques qui risquent leur vie pour que d’autres, malheureux ou pécheurs, soient sauvés. Il est ordonné prêtre dans le rite grec-catholique. Il ne cesse de parler de Charles de Foucauld « ce mystique à l’état sauvage, qui a eu le pauvre et humble genre de mort qu’il rêvait, ce martyr manqué » (id.p.228).
L’UNION continue. Avec sa vocation de discrétion, pour tous les « états » possibles dans l’Eglise. Sa vocation vers les lointains, la « Galilée des nations ». Sa vocation du « défrichement », des tout premiers commencements. Sa vocation du lien à l’Evangile : le Christ et le frère. Sa vocation vers les « derniers », les « blessés », « l’étranger ». Sa vocation d’espérance en une fraternité universelle. Louis Massignon meurt le 31 Octobre 1962, la veille de la Toussaint, fête des Béatitudes.
Loïc Collet