Dans son Introduction à l’édition de son ouvrage « Vaincre Hitler » (Ed . Fayard, 2008 ), Avraham Burg rappelle les vifs débats que son livre a provoqués en Israël. Car il s’est élevé contre des « dogmes nationaux rigides » (op.cit.p.13) construits sur la mémoire de la Shoah. Il propose de sortir enfin de « l’interminable réalité traumatique (id.p.18) vécue encore par Israël, au souvenir de ses morts de la seconde guerre mondiale. Il veut écrire « pour un judaïsme plus humaniste et universaliste » ( c’est le sous-titre du livre ).
La « shoatisation »
La prédominance de la Shoah sur toute la vie sociale et politique d’Israël apparaît à notre auteur comme désormais une « seconde nature » (id.p.25). C’est qu’il a entrevu ce qu’a pu être la « première nature » du judaïsme, celle que son père a vécue à Dresde, en Allemagne, avant d’immigrer en Israël. Celle qui avait construit un équilibre subtil entre la foi juive et la modernité européenne, l’esprit des Lumières. Celle qui a précédé la mobilisation de toutes les énergies dans le sionisme et la construction politique d’un Etat.
Le père d’Avraham Burg fut de ces hommes qui, à Dresde ou à Berlin, ont « combattu tous les jours les nazis » (id.p.38) par la parole, l’exigence morale et religieuse, « en se livrant à Dieu corps et âme ». Il était, ensuite en Israël, « l’antihéros israélien par excellence, un héros humble, à l’image même du Juif dans l’histoire » (id.p.39). Un homme dont le langage était « celui des passerelles, de la compréhension, du pardon et des compromis ». Alors que le langage des « héros » de la guerre des Six jours, de 1967, s’est imposé comme « seul et unique langage : celui qui exalte les tensions et les traumatismes, encourage l’inimitié et l’affrontement » (id.p.44).
L’image mobilisatrice redevient, alors, celle du ghetto, objet de la haine de tous, selon la phrase qui a cours : « le monde entier est contre nous ». Ce monde est éminemment représenté par Hitler. En même temps, le ghetto rappelle la résistance à Varsovie. Et le sionisme s’est également emparé de cette image, comme si elle englobait tous les Juifs, comme si la Shoah trouvait là sa face glorieuse pour le peuple.
Ainsi, de divers cotés, se développe « la maladie de la Shoah ». Elle est le passage obligé pour tous ceux qui ont des relations avec Israël : le mémorial de Yad Vashem à Jérusalem, « est notre vitrine et notre porte d’accès ». Refuser l’expansionnisme israélien dans les « territoires occupés » des Palestiniens serait accepter « les frontières d’Auschwitz » ( !)… « « Notre pays, dit Avraham Burg, est devenu un va-t-en-guerre qui idolâtre ses morts et finit par vivre constamment sous pression. Nous voyons partout des nazis, des Allemands, des Arabes qui nous haïssent… En fin de compte, il nous est arrivé ce qui arrive à toutes les brutes de la terre : nous avons érigé l’injustice en système, sans comprendre nous-mêmes autre chose que le langage de la force » (id.p.56).
Les fractures de la société israélienne
Bien avant le début de la Shoah, les Juifs de l’Est ( Pologne, Russie, Ukraine… ) étaient déjà méprisés par les Juifs allemands. Les immigrants en Israël d’avant 1933 n’ont rien entrepris d’important pour les premières victimes du nazisme… Mais Hitler n’a pas fait de différence, entre les catégories de Juifs, de l’Est ou d’Allemagne ! Et les survivants, passés en Israël, se sont retrouvés dans « la coalition des victimes », bientôt majoritaires dans le pays. Tous sous la Shoah !
Même ceux qui venaient du judaïsme libéral européen, préoccupés naguère de l’intégration de l’individu sur un pied d’égalité avec les non-Juifs, se sont mis à relire leur histoire sous la pression des sionistes : les victoires à la manière des Macchabées, le Temple et ses pleurs, le territoire de la « Terre promise ». Massada, qui fut la dernière place forte contre les Romains, devient un symbole : « Massada ne tombera pas une seconde fois ! » Et pour l’avenir, disait le premier ministre Begin : « Nous avons décidé qu’il n’y aurait plus de Treblinka » (id.p.101). Ainsi, « nous sacralisons aujourd’hui la sécurité nationale, qui vire le plus souvent à une obsession de la vengeance et de la force, à une paranoïa et à une méfiance perpétuelle envers tous » (id.p.81).
Pour un judaïsme humaniste et universaliste
Avraham Burg ne développe pas ici ses engagements politiques qui l’ont fait participer au mouvement pacifiste « La Paix maintenant » et à l’élaboration de « l’Initiative de Genève » pour une coexistence de deux Etats, Israélien et Palestinien. Il reprend les termes de son maître, Yeshayahu Leibowitz, condamnant « la mise en tutelle juive d’un million et demi de personnes…remise en cause de l’essence juive et humaine de l’Etat… corruption de l’homme en Israël » (id.p.113).
Notre auteur refuse que les mots soient « lavés », comme faisaient les nazis pour escamoter l’élimination des Juifs. Aujourd’hui, en Israël « il reste beaucoup à dire sur les barrages militaires, les mauvais traitements, les coups, les confiscations de maisons et de biens, le vol de terre, les mesures administratives qui brisent des familles entières, la violence des fanatiques, la capitulation de l’armée face aux bandes de colons et l’aspiration perpétuelle à la force » (id.p.115). Sous-entendu : tout cela à l’égard des Palestiniens !
Avraham Burg résume l’Initiative de Genève de la manière suivante : « Seule une reconnaissance commune d’Israël, des pays arabes et de la communauté internationale permettrait d’apaiser les coeurs. Ensuite viendraient les négociations techniques sur le dédommagement et les réparations accordées à tous ceux qui ont été chassés de leurs maisons » (id.p.137). ( Résumé « a minima »… ).
Il souhaite pour son pays une véritable révolution spirituelle. « Nous avons perdu notre force intérieure, intime, inébranlable. La force militaire … n’est qu’une posture » (id.p.155). « Nous avons oublié l’engagement pris par les générations précédentes… celui auquel exhorte la Bible : Aime ton prochain comme toi-même » (id.p.143). Il imagine même ce qu’il aurait pu faire pendant la Shoah : « Si j’avais été un jeune Juif à l’époque de la Shoah, j’aurais sûrement été tiraillé entre la révolte d’Anielevicz ( le chef de l’insurrection du ghetto de Varsovie ) et mon intime conviction, pour me tourner finalement vers l’enseignement spirituel de Mahatma Gandhi en tentant d’organiser une grande vague de protestation civile non-violente » (id.p.162).
Il revient sur le procès d’Eichmann en 1962. Dans la ligne d’Hannah Arendt, il regrette qu’Israël ait refusé la constitution d’un tribunal international pour juger ce nazi. En suivant la voie d’une « société fondée sur la force, la commémoration et le désir de vengeance » (id. p.196)… « en se comportant comme si la Shoah ne concernait que nous, nous avons raté l’occasion de la transformer en quelque chose d’intemporel qui concerne tous les hommes et engage tous les êtres humains » (id.p.218).
Car il y a « la Shoah des autres ». Depuis les Indiens éliminés dans le Far West américain, les Hereros de Namibie décimés par les colonialistes allemands, les génocides du Cambodge, de l’ex-Yougoslavie, du Rwanda… « La Shoah n’est pas exclusive aux Juifs », dit Avraham Burg. La combattre partout, c’est s’ouvrir à l’universel. C’est un avenir possible pour Israël : « Nous pouvons, aujourd’hui encore, réagir autrement à la tentative d’Hitler de nous éradiquer de ce monde. Partout où l’on a fait de nous une incarnation du « mal », il faut que nous devenions celle du bien… Nous veillerons au respect des autres, car chaque société a ses « Juifs » qui ont besoin d’être protégés et représentés… Le terme « Juif » deviendrait l’emblème de tous ceux qui refusent la tyrannie, la discrimination, la persécution… (le) judaïsme, synonyme d’égalité, de liberté et de fraternité » (id.p.218-219).
Il rêve d’une « organisation mondiale des religions », établie à Jérusalem ( ? ), « sur un territoire sous souveraineté internationale … gérée par la communauté des nations… ( à laquelle ) pourraient adhérer tous les croyants, les cultes et les religions prêts à défendre des valeurs communes telles que la protection de tous ceux qui en ont besoin, la reconnaissance de la diversité religieuse, de la promotion de la paix et des droits humains fondamentaux » (id.p.330). Avraham Burg ne dit pas ce qu’il pense des divers organismes politiques et religieux qui luttent déjà pour de tels objectifs. Pour revenir à Israël, il s’agit, au moins, de « mettre fin au deuil », de « quitter Auschwitz » : « Israël doit comprendre qu’il ne peut plus y avoir un judaïsme génétique. Nous devons ériger un judaïsme de valeurs, ancré dans le destin commun, une identité fondée sur le partage des valeurs et des contenus » (id.p.348).
Loïc Collet