LES HISTOIRES DE MARRAINE

Ce jour-là, comme bien d’autres jours, M’man a dit aux enfants : « Je vais arriver tard ce soir, à la maison. J’ai demandé à Marraine de venir vous donner à manger ». C’est rassurant, Marraine va venir, elle va se débrouiller, elle trouvera quelque chose à manger, elle est toujours d’accord pour cela.

 

C’est vrai qu’elle n’habite pas loin. Elle a une pièce, à l’étage d’une vieille maison, au bas du bourg. M’man ne va jamais la voir chez elle. « C’est une vieille fille, dit-elle, il ne faut pas la déranger ». Pourtant elle aime bien les enfants, surtout Gabriel, qui est le second, entre l’aîné, Grand Lou, et la dernière, Gourmeline. Gabriel a toujours regretté de ne pas connaître ses grand’mères, elles sont mortes avant sa naissance. Mais M’man a une tante  du côté de sa mère et cette tante est sa marraine. Toute la famille l’appelle « Marraine »… puisqu’elle n’a pas eu d’enfants ! Et les petits enfants sont un peu les siens.

 

Gabriel va la voir chez elle, de temps en temps. La chambre unique de Marraine est encore pire que la cuisine de M’man. Tout  est mélangé, sur le plancher qu’on voit à peine, sur les meubles, sur la petite cuisinière si ça peut supporter le feu. Des chiffons, des papiers, des restes de cuisine. Et par dessus, une odeur de vieux, de moisi, puisque la fenêtre n’est jamais ouverte.

 

Marraine est là, enveloppée dans un châle, ses mains aux longs ongles noirs sur ses genoux et un petit coup de tête sur le côté : « Tu as besoin de quelque chose, mon petit ? » Plusieurs fois il est venu pour son jeu de toupie. Pour faire tourner sa grosse toupie de bois il a besoin d’une ficelle d’un mètre environ, une ficelle qui ne part pas trop vite en morceaux. Marraine a ce qu’il faut pour cela.

 

Elle dit que ça vient de son père. Elle a encore trois boules de fil de chanvre, des boules grosses comme des ballons. Elle en coupe trois morceaux d’un peu plus d’un mètre ; elle les tient ensemble, à une extrémité, par un noeud. Elle fixe le nœud par une épingle de sûreté sur sa robe, à l’endroit du genou. Et elle tresse ensemble les trois brins. Quand c’est fini, Gabriel mouille l’extrémité avec sa salive, pour que la ficelle adhère bien à la toupie, sans glisser. Le goût dans la bouche est bizarre, comme l’odeur dans la chambre, mais il ne dure pas. Avec sa ficelle, Gabriel va pouvoir « allumer », d’un coup sec, sa toupie. Personne n’en fait autant.

 

Comme a dit M’man, ce soir Marraine est arrivée. Elle a fouillé le buffet. Elle a trouvé quelques pommes de terre. Elle les a épluchées, coupées en tranches, jetées dans la casserole avec de l’eau et du sel. Bien sûr elle a allumé le feu dans la cuisinière, avec un peu de bois trouvé dans la cour. Il y aura une bonne soupe, ce soir.

 

Mais ce que Gabriel attend, c’est la suite. Car il y a toujours une suite, avec Marraine. Il suffit de lui demander : « Raconte-nous une histoire ! « Et Marraine raconte. Toujours les mêmes, ou presque les mêmes. Des histoires de « revenants ». On dirait que Marraine les a tous connus quand ils étaient vivants. Des hommes, des femmes, de tel village « ( parfois les enfants connaissent déjà les noms ), des gens de tel âge, de tel métier ( beaucoup de paysans, mais aussi des marins, c’est terrible les marins, on dit qu’ils ont disparu en mer, mais non ! ils reviennent sur le continent, ils ont un tas de raisons de revenir, et ils sont là, au milieu de nous ! )

 

Marraine raconte l’histoire de cet homme qui a déplacé, de son vivant, la borne d’un champ et il revient chaque nuit la remettre à sa place. L’histoire de la femme qui a volé un cache-nez à sa voisine et qui revient sur le rouet pour en faire un autre. L’histoire d’un jeune homme qui a trompé sa fiancée et qui revient pleurer chaque nuit à l’angle de la grange…

 

Dans la cuisine, avec Marraine, il y a plein de monde. Peut-être sur la chaise, vide, là, à côté, il y a celui qui a fait le toit de chaume de la maison et qui s‘est tué en tombant dans la cour. Peut-être là, devant la cuisinière, la femme qui a mis le feu dans une maison où un bébé a été brûlé, et elle pleure, et c’est pire que le crépitement dans la cuisinière. Peut-être, là, au pied du lit, cet homme qui criait avant de mourir : « Vot’bon dieu, je me le f… au c… ».

 

Car Marraine connaît toutes les misères, tous les regrets, tous les tourments. C’est une « vieille fille », disait M’man. Gabriel écoute, tout en rêvant. Il faudrait peut-être que Marraine meure sans trop tarder. Elle pourrait alors « revenir », avec peut-être d’autres histoires à raconter et d’autres ficelles à tresser pour les enfants. Ce serait bien utile !…

 

En attendant, Gabriel sait qu’il faudra aller au lit tout à l’heure, avant que M’man arrive. Il y aura un moment difficile à passer. C’est quand il sera à genoux sur le lit avant de se glisser dans les draps. C’est le moment qu’attend le « revenant » pour donner un bon coup sur les fesses de l’enfant désobéissant. Gabriel devra donc enlever sa culotte tout en restant assis sur le bord du lit et basculer sans soulever les fesses. Il sait comment s’y prendre. Alors il n’est pas prêt de se passer des histoires de Marraine. Elles courent comme un frisson glacé de la nuque au bas du dos et il regardera longtemps dans l’obscurité avant de s’endormir. Mais il n’est pas seul. 

 

                                                                                   Loïc Collet

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