LES OIGNONS ET LES TROMPETTES

Mario, le père, et son fils, Juanito, avaient arraché à la main les gros oignons blancs dans le « champ du haut », le premier champ qu’on trouve quand on descend de la montagne. Ils les avaient jetés sur le talus, tout entiers avec leurs fanes, pour quelques jours de séchage. Et Magdalena, la maman, est venue les mettre en bottes.

 

Son inquiétude ne l’a pas trompée. Il y a davantage d’oignons invendables que l’année dernière. La terre est trop gorgée d’eau. Autrefois, au printemps, on n’avait que la fonte  des neiges tombées pendant l’hiver. L’eau dévalait par les torrents et s’arrêtait d’elle-même. Maintenant, en plus de la neige, les glaciers des sommets n’en finissent pas de fondre. L’eau s’infiltre jusqu’au bas de la vallée et les oignons, dans l’humidité, pourrissent.

 

Magdalena a tout de même chargé sur le mulet quelques dizaines de bottes pour les vendre au grossiste, dans la petite ville au pied de la montagne. Elle marche derrière la bête. L’air est moite, les mauvaise herbes envahissent le sentier. Elle a connu le temps où le froid de l’hiver brûlait les herbes, c’est  fini, ce temps-là. Elle a même entendu à la radio un homme du nord, un Esquimau, dire que chez lui la glace diminuait d’épaisseur et que les ours n’avaient plus de territoire à eux. Plus de bonne terre non plus pour les oignons, il fait trop chaud.

 

Le grossiste chez qui elle arrive a son entrepôt au bord du lac où dégringolent les torrents. Plusieurs paysannes, comme elle, attendent la pesée des légumes. Elles parlent de ce qu’elles observent sur le lac. Il y a une partie recouverte d’une matière verdâtre. Et, d’un bateau, en plein milieu, trois hommes puisent de l’eau à l’aide de godets fixés au bout d’une perche. Comme pour un contrôle.

 

« C’est la même couleur, dit une femme, que dans le ruisseau à côté de chez moi, là-haut. Des hommes, des centaines, arrachent du minerai dans la roche, au-dessus du village. Du cuivre, certainement. Mais aussi, probablement, de l’or. Et là, ils se servent du mercure. C’est beau, c’est brillant, le mercure. Mais si tu en bois, tu meurs ».

 

Quand la vente est réglée, il reste un peu de temps à Magdalena pour visiter son père, à l’hospice de la ville. Elle le trouve sur le banc, devant le bâtiment. Il est au soleil, mais il respire difficilement. Il s’en excuse, il plaisante sur sa jeunesse où il montait très haut dans la montagne pour voir les aigles. Aujourd’hui il tousse dès qu’il monte une marche.

 

Sur le même banc que lui, un homme et une femme écoutent les souvenirs du vieillard.  Ils fument cigarette après cigarette. Ils n’ont peut-être qu’une quarantaine d’années. Ce n’est pas un âge pour vivre dans un hospice. Sont-ils là pour soigner leurs poumons ? Pour le moment, ils ne cessent de les mettre à l’épreuve. Le mal attire le mal. Est-ce trop tard pour respirer à l’aise ?

 

 

Magdalena va repartir vers son village. Elle passe près de l’église. Elle la connaît, elle y entre. Elle connaît en particulier la fresque qui décore le mur au-dessus de l’autel. Son regard passe de nouveau d’un personnage à l’autre. Au milieu de la scène, un guerrier en cuirasse tend dans une main un brandon de feu. Près de lui, un homme, difforme, dresse une énorme massue, comme pour écraser quelqu’un. Dans le haut de la scène, deux anges, semble-t-il, soufflent dans de longues trompettes.

 

Il y a peu de temps, deux étrangers sont passés chez elle, lui ont demandé si elle avait peur pour l’avenir et lui ont laissé un papier avec un texte de la Bible. Tiré, paraît-il, de l’Apocalypse. Il commençait par ceci : « Les sept anges qui tenaient les sept trompettes se préparèrent à en sonner. Le premier fit sonner sa trompette : grêle et feu mêlés tombèrent sur la terre ; le tiers de la terre flamba ; le tiers des arbres flamba, et toute végétation verdoyante flamba… ». 

 

Magdalena n’est pas une femme à se chauffer la cervelle de cette manière. Elle a entendu de son grand père des histoires de ce genre… on disait qu’il était chaman et qu’il souffrait avec les eaux et les pierres. Elle n’y a pas cru tout à fait. Mais elle s’inquiète tout de même devant ses oignons de plus en plus invendables.

 

                                                                                   Loïc Collet  

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