CROIRE APRES AUSCHWITZ

Combien de personnes, touchées par des deuils, des souffrances, des déceptions amères… ont pu dire, ou ont été tentées de dire : « Après ce que j’ai vécu, je ne peux pas croire en Dieu ! » ? Chacun le dit avec son lot de malheur. Les Juifs avaient de terribles raisons de le penser après la Shoah. Dans son livre « Vaincre Hitler » ( Fayard 2008 ), Avraham Burg, Israélien, ne peut passer hors de cet énorme débat. Ni personne d’autre, d’ailleurs, Juif ou non-Juif ! Tout le monde est concerné par la question : « Peut-on croire en Dieu après un grand malheur ? “

 

La morale blessée

 

Avraham Burg a bien noté l’effondrement de la morale en une part de ses concitoyens face à leurs adversaires palestiniens : « Face à la Shoah, tout est insignifiant, néant et donc permis. Barrages, encerclements, sièges, tueries : tout est possible, puisque nous avons survécu à la Shoah et surtout… qu’on ne nous fasse pas la morale ! « (op.cit.p.129).

La foi, expulsée

Si la morale est mise à mal, la foi en Dieu l’est encore plus ! Il rapporte un échange très vif entre deux Israéliens bien connus. Il raconte : « Il y a bien longtemps, le professeur Yeshayahu Leibowitz me parla de la terrible conversation qu’il avait eue avec le juge Haïm Cohen. Fils d’un des plus grands rabbins orthodoxes d’Allemagne, le juge dit à mon maître : « Après Auschwitz j’ai cessé de croire en Dieu ». Leibowitz l’attaqua violemment : « Si c’est ainsi, vous n’avez jamais cru en Dieu ! Vous n’avez cru qu’à l’espoir de rétribution que donne la foi. Un vrai croyant vit sa foi sans rapport avec les actes et les revers de Dieu dans le monde ici-bas ». (id.p.266-267).

 

La violence de ces propos est à la mesure de l’enjeu : la foi juive ne se fonde-t-elle pas sur « l’élection divine » dont le peuple juif a été gratifié. N’est-il pas le peuple qui répète inlassablement, selon son Rituel des Prières : « Tu nous as choisis et tu nous as donné ta bénédiction parmi les nations » ? Si Dieu retirait sa « bénédiction », il ne serait plus fiable, on ne pourrait plus croire en lui…

 

Hans Jonas

 

Comment donc entendre Leibowitz s’en prendre à ceux pour qui la foi doit apporter une « rétribution », une récompense, dans le monde d’ici-bas, du bonheur parce qu’ils sont croyants, et pas de malheur ! L’examen de cette question passe par un philosophe-théologien juif, Hans Jonas.

 

Hans Jonas est surtout connu pour son petit ouvrage : « Le concept de Dieu après Auschwitz ». Il l’a écrit, dit-il, pour « modifier le concept de Dieu », non pas dans les règles abstraites de la philosophie, mais dans l’histoire concrète des hommes : la Shoah a eu lieu ! C’est, pour beaucoup, le sommet de l’horreur, le mal sous sa forme la plus abominable. Pourtant Dieu n’a rien fait pour son « peuple élu », il a laissé faire, laissé faire le mal… Est-ce encore pensable, un tel Dieu ?

 

Hans Jonas a élaboré sa pensée en plusieurs étapes. Tout d’abord, avec quelques autres Juifs, il a imaginé un « mythe d’origine ». Dieu, en créant le premier être autre que lui, la matière, a consenti à se livrer au processus créatif qu’il a déclenché, et donc à son devenir, à la diversité qui en découlera, au hasard même. Déjà là, dans ce passage du néant à l’être, Dieu a renoncé à son absolu, il s’est « dépouillé de sa divinité ». Retrouvera-t-il, à terme, sa plénitude ?

 

C’est là que vient l’homme. Avec lui surgissent la connaissance et la liberté. Le retrait de Dieu s’impose encore davantage. C’est l’homme qui est responsable de l’histoire car c‘est lui qui vit dans le monde selon le bien ou le mal, les deux faces de sa conscience. L’image de Dieu passe désormais « sous la garde problématique de l’homme, pour être accomplie, sauvée ou corrompue par ce que ce dernier fait de lui-même et du monde ». Dieu est confié au monde, pour le meilleur comme pour le pire.

 

Mais, du coup, les traits de Dieu n’apparaissent que dans le miroir de l’existence humaine. Dieu souffre, de la part de des hommes et en faveur des hommes. Dieu est « en devenir », il se lie tant à l’histoire des hommes qu’il en reçoit tous les coups. Dieu est « souci » : sans aucunement s’ingérer dans l’histoire, il est en péril de ne rien représenter si les humains l’effacent de leur esprit. Dieu n’est pas tout-puissant, il bute sur l’altérité de l’homme, l’altérité de la liberté, l’altérité de la responsabilité de l’homme par rapport à sa propre existence.

 

Hans Jonas a examiné les liens de trois concepts au sujet de Dieu : la compréhensibilité, la bonté, la puissance. A l’envers de sa tradition juive qui magnifiait les « hauts-faits » de Dieu dans l’histoire, il a admis l’impuissance de Dieu : la Shoah s’est réellement produite ! ( Avraham Burg écrit : « L’Allemagne nazie était humaine », humaine donc responsable). Dans le sens de sa tradition juive, Hans Jonas ne remet pas en question la « bonté » de Dieu. Par contre il maintient sa « compréhensibilité » ( « Nous sommes obligés de nous y tenir, dit-il, « La Torah parle le langage des hommes » disait Maïmonide, de telle sorte que Dieu soit intelligible… )

 

La proposition chrétienne

 

C’est peut-être sur ce point de la « compréhensibilité » que l’on voit la faiblesse de la pensée de Jonas. Il ne parvient pas à sortir de la philosophie et de l’intelligibilité qu’elle exige. Sur ce point il pourrait y avoir une porte d’entrée à une autre manière de voir le « silence de Dieu » devant la souffrance et le mal : la manière des Chrétiens.

 

Pour les Chrétiens, Dieu n’est pas compréhensible. Il n’est pas atteint par un mouvement de l’intelligence qui discernerait, en mots pertinents, ses rapports avec le cosmos et l’humanité. Il s’atteint dans l’accueil du don qu’il fait de lui-même dans un homme appelé Jésus de Nazareth. Et ce Jésus est « compréhensible « à la manière de tout homme, pour une part, et incompréhensible pour une autre part, dans son rapport à Dieu.

 

Dieu est bon. Non pas parce qu’il a « choisi » certains ou qu’il remarque particulièrement la valeur d’autres. Il est bon parce qu’il aime. Et il aime celui qui a été nommé « le Bien-Aimé », Jésus, et ses amis, tous ceux qui d’une manière ou d’une autre vivent selon son esprit, sa lumière sur l’humain.

 

Dieu n’est pas puissant sur l’ordre du monde et les évènements de l’histoire. Il s’est « tu » pendant la passion de Jésus. Il laisse les hommes à leur responsabilité, qui agit au milieu des nécessités naturelles. Il n’empêche aucune souffrance, aucune mort. Mais il est celui qui accueille toute liberté et toute vie, dans le déroulement de l’existence et à la mort qui débouche sur lui.

 

L’image de deux disciples sur la route d’Emmaüs répond à la question : Croire après la catastrophe. Il ne s’agit pas de comparer les catastrophes…  Il s’agit toujours de la mort qui peut vider de son sens la foi en Dieu. Continuer la route, quand même, contre la mort, en croyant que la Présence est proche.

 

                                                                         Loïc Collet

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