Pourquoi est-il resté regarder ? C’était encore un film de guerre et il savait qu’il en aurait des séquelles. Il avait rarement vu cela : des cadavres flottant sur l’eau comme des algues noires, des tanks lance-flammes qui brûlent des hommes réfugiés dans des grottes, des femmes qui se jettent du haut des falaises avec leurs bébés parce qu’on leur a dit que les ennemis mangeaient leurs prisonniers…
Il était resté devant l’écran de télévision et il sentait comme un casque lui serrer la tête. Mais avec des maillets tambourinant sur les tempes, des vrilles dans les oreilles, et des images derrière le front, des images d’effroi et de répulsion. Quelle guerre mène-t-on contre soi-même, pour que de tels spectacles trouvent un allié dans l’œil glauque ?
Il ne pourra dormir que lorsque la pression se sera allégée. Au pied de l’immeuble le parc est silencieux. Il n’entend que le gravier sous ses pas. Mais à la pointe des arbres, une lueur orange rappelle que la ville ne s’est pas endormie, qu’elle attend paisiblement quelque chose.
Il a vu une page d’album par-dessus l’épaule de son jeune garçon. Quel titre avait ce livre ? Il imagine plusieurs : l’un pour la bande brun foncé dont émergent les silhouettes obscures des maisons, un autre pour la bande orangée des plus hautes bâtisses éclairées par le soleil couchant, un autre pour le ciel indigo, teinté de noir. Et dans le ciel, deux formes : un garçon vêtu de feuilles rousses descendant vers la ville, les bras écartés comme des ailes ; et plus au fond, une fillette, comme un paon de nuit, prête aussi à se poser sur un clocher.
Il est loin des bombardiers qui lâchent de leurs soutes des chapelets de fruits empoisonnés. Il entend les ailes des enfants trembler sous les nuages, comme si elles s’assuraient d’abord d’un coin de terre saine pour atterrir. Il faut tant de précaution maintenant, sur beaucoup de chemins, pour ne pas marcher sur une mine. Même les anges en ont peur, dit-on, c’est pour cela qu’on voit de moins en moins des messagers des cieux…
Son front s’est lavé des fracas de mort. Il peut remonter dans son appartement. Il s’aperçoit que la télévision est restée allumée. A l’écran il y a trois femmes coiffées d’un foulard soigneusement noué sous le menton. L’une d’elles tient en main un micro. Elle parle de son fils qui est en prison depuis longtemps parce qu’il a lancé des pierres. Elle dit qu’elle a peur de ne pas le revoir, son grand fils. De loin, de quelques mots, elle le réconforte, pour que lui, il reste vivant. Pas de temps pour la haine, tous les instants pour l’espoir.
Le fils de la maison dort depuis longtemps, l’épouse aussi. Le père éteint la télévision et glisse un disque dans la chaîne hifi. C’est la suite en ré majeur de Jean Sébastien Bach. Il sait même où trouver ce qu’il cherche, l’Aria, après l’Ouverture. Comme le tremblement des enfants dans le ciel, une note longuement soutenue pour que l’oreille se recueille, puis un petit saut vers le haut et un roulement avec la basse un peu navrée, enfin le rebondissement de la mélodie qui s’installe dans la sérénité.
Les poètes entendent, dit-on, le chant des sphères célestes. Ce sont peut-être les enfants qui les apportent. A condition que les bombardiers cessent leur vacarme et leur laissent la place. Alors l’Aria suffit, les Gavottes qui suivent ne sont pas nécessaires, on peut aller dormir sans cauchemar.
Loïc Collet