Chaque jour les disciples de Jésus reviennent chez Lazare. C’est la souffrance qui les rassemble, comme si elle pouvait leur dire quelque chose. C’est la fraternité qui les soutient, comme si elle contenait quelque chose qui cherche à se dire.
Nathanaël ne manque pas une rencontre. Il est l’un des plus jeunes du groupe et il trouve beaucoup de réconfort auprès des deux soeurs de Lazare, Marthe et Marie. Il les voit toujours occupées de ceux qui arrivent. Si l’une d’elles n’est pas là, c’est qu’elle est partie à la fontaine ou chez le marchand. Si l’une d’elles s’approche de quelqu’un, c’est avec l’eau qui désaltère ou le morceau de pain qui fortifie.
On sait qu’elles aimaient beaucoup Jésus. Mais quand elles sont maintenant au service dans la maison, elles ne montrent aucune nostalgie, aucun frein dans le geste d’offrir. Le sourire ne quitte pas leur visage, elles ne manifestent pas de tristesse, elles n’en ont pas le temps, semble-t-il.
« Sous leur sérénité, qu’y a-t-il ? se demande Nathanaël. Elles ne peuvent pas oublier l’ami disparu… ” Alors, brusquement, une parole de Jésus lui revient à l’esprit : « Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez que je m’en vais au Père ! ».
C’est cela ? C’est de cela qu’elles se réjouissent ? Elles ont perdu la tête ? Peut-être pas. Marie, tout particulièrement, « buvait « les paroles de Jésus, comme on disait. Elle a peut-être encore ces paroles dans sa chair, dans son cœur, dans ses réflexes. Jésus a dit, elle s’en nourrit encore ?
D’autres mots émergent à la conscience de Nathanaël. « Il est bon pour vous que je m’en aille, sinon l’Esprit ne viendra pas en vous… ». Mais alors l’Esprit est là ? En Marthe et Marie ? L’esprit de réconfort, disait Jésus, l’esprit de paix, l’esprit d’amour. C’est sûr, l’amour, il le voit, Nathanaël, dans la présence de ces deux femmes, une présence affectueuse, active, réconfortante, confiante. Elles sont servantes des hommes. Dieu les aime comme cela. Il les habite.
Nathanaël se souvient. Quand il a rencontré Jésus pour la première fois, il y a quelques années, c’était près du lac de Galilée. Il aimait se retirer à l’ombre des figuiers pour se redire ce qu’il entendait à la synagogue et qu’il ne comprenait pas. A cette époque, il était tourmenté par un étrange oracle du prophète Isaïe, il s’agissait d’un homme, appelé « le serviteur de Dieu », mais soumis aux pires sévices et, en même temps, promis à la plus belle vie au-delà de la mort !
En plein milieu de ce tourment, Jésus est arrivé comme « un ange de Dieu ». Il a dit au jeune homme : « Je t’ai vu sous le figuier… ». Du coup, Nathanaël est entré dans les paroles d’Isaïe, dans la lumière que lui proposait cet homme, au bord du lac. Qui est donc le Serviteur ?
A Béthanie, les disciples sont de plus en plus silencieux. Ils sont fatigués de répéter toujours la même chose, le fil des évènements qui aboutissent au tombeau de Jésus, à la pierre qui le ferme et qui clôt l’histoire. Mais un soir… le silence se brise.
Le repas vient d’être pris. Marie range la salle. Marthe est à la cuisine. Il y a encore une heure avant que la nuit ne vienne. Nathanaël voit sur le rebord de la fenêtre un tambourin d’enfant. Il le prend, il commence à battre le rythme. Et les stances qu’il a construites à force de répéter le prophète lui viennent aux lèvres. Elles frappent les oreilles encombrées.
Le Seigneur dit : Tu es mon serviteur
Moi, je réponds : Je me fatigue en vain.
Plus de force. Du vent. Du vide. rien.
Comment serais-je signe de splendeur ?
Jésus, signe de splendeur ? Non, ce n’est pas l’image qu’ils ont gardée, ces hommes prostrés. C’est plutôt l’image d’un homme qui fait horreur.
Méprisé, torturé,
Homme à tout endurer.
Devant tant de disgrâce
On détourne la face.
Dans l’abandon ultime
S’estompe toute estime.
Nathanaël chante sur la mélodie d’un psaume entendu à la synagogue. Sa voix a l’assurance de ceux qui ont chanté pendant l’exil à Babylone, contre l’ironie des maîtres et le désespoir des frères.
Avec l’appui de Dieu je ne suis pas vaincu.
Je ne cèderai pas sous les coups de l’outrage
Dur comme le caillou j’ai rendu mon visage
Je sais que jamais plus ne serai confondu.
Les mots se cristallisent. Jésus, non plus étendu dans la mort, mais ferme comme la pierre, comme le rocher dont Moïse tire l’eau qui sauve le peuple. Le chanteur a rejoint la source.
Car en l’homme broyé
Tu vois l’ami choyé,
Dieu qui reçois sa vie
Et qui la multiplies.
Au bout de son épreuve
Il ira comme un fleuve.
C’est la réalisation de la promesse de Jésus au croyant : « De son sein couleront des fleuves d’eau vive ». Et dans le remous de la vie nouvelle de Jésus, l’histoire des hommes rebondit. Dieu parle :
Lié à toi, je t’appelai.
Tenant ta main, je te formai.
Je t’établis dans la mission
D’être lumière des nations.
Car tu es mon Bien-Aimé.
Les disciples entendent. Les disciples reçoivent la parole du prophète. Qui est le prophète ? Isaïe ? Ou Nathanaël ? Ou ce groupe d’hommes qui entendent, à neuf, les mots des Ecritures ?
Voilà que les disciples consentent à la donation du sens nouveau. Voilà qu’ils deviennent la demeure de l’Esprit de Jésus. Et dans l’intimité du cœur, dans la fraternité du groupe, l’écho de la lumière se produit : Jésus est le Bien-Aimé du Père, il a pris dans son corps les plaies de hommes, il les a enfouies au tombeau, il est avec son Père, il confie sa tâche aux hommes qui l’accueillent. Le monde nouveau est devant, il prendra forme de la mission :
Tu guériras les yeux blessés.
Tu sauveras les prisonniers.
Tu sortiras des lieux funèbres
Les habitants de vos ténèbres.
Car tu es mon Bien-aimé.
Le temps de Béthanie s’achève. Marthe et Marie quittent le seuil de la salle où elles ont écouté, assises, la parole du Maître. Elles retournent paisiblement à leur travail. La semence a été jetée. La semence dans la terre qui produit cent pour un. C’est maintenant le temps de la parole « à toute chair », au nom du Seigneur. L’ombre du figuier va donner son fruit. Nathanaël et ses frères sortent au soleil de Dieu.
( à suivre ) Loïc Collet