LE CERCLE DES KORRIGANS

Aujourd’hui Gabriel n’a pas « classe ». C’est le jeudi. Souvent il a entendu « Tu aimerais bien une semaine de quatre jeudis, hein ? « Bien sûr, quand il a classe, il ne peut courir un peu que dans le bourg, mais le jeudi il va beaucoup plus loin. Par exemple dans l’immense champ des menhirs qui se trouve à plus d’un kilomètre de chez lui. C’est vers là qu’il se dirige aujourd’hui.

 

Il prend la route empierrée qui mène au bout des pierres levées, là où se dressent les plus hautes, là aussi où s’est installé un petit village. Cette route, Gabriel la connaît, mais il s’en méfie, surtout quand il la doit prendre à la nuit tombante, car elle longe un marais et dans ce marais il y a un esprit méchant qui attrape les passants et les attire dans la boue. M’man, elle -même, l’a dit.

 

 

Gabriel arrive à l’extrémité du champ. Sur sa droite les pierres émergent de la lande, en une dizaine de lignes parallèles qui filent vers l’horizon où l’on distingue un tumulus et sa chapelle au sommet. Sur sa gauche, les pierres forment une demie circonférence, en partie cachée par les constructions du village. Devant lui, au milieu de la demie circonférence, une grosse pierre couchée, de la hauteur d’un homme et de la largeur de quatre hommes au moins.

 

 

La lande n’est plus en fleur, le soleil d’été frappe fort, l’après-midi commence. Les touristes arrivent. Ils ont entendu ce mot bizarre : « menhir », ils viennent voir ce que c’est. Ils ne sont pas étonnés quand le gamin du pays, Gabriel, leur demande : « Voulez-vous que je vous raconte la légende des menhirs ? » 

En avant pour la légende ! Gabriel a grimpé sur la pierre. Il connaît son affaire.  Il va commencer par dire ce que tous les gens du pays savent depuis leur enfance, la légende du pape Corneille. D’ailleurs la statue du pape Corneille, avec son chapeau à trois étages, se trouve sur le pignon de l’église, entre un bœuf et un cheval ; on les connaît bien.

 

« Corneille était pape à Rome. Il a été chassé de sa ville. Il s’est enfui vers le soleil couchant. Mais il est poursuivi par les Romains. Il arrive ici. Les soldats sont sur ses talons et vont l’attraper. Quelques uns même l’encerclent par devant. Corneille étend le bras vers les colonnes de soldats, en tournant sur lui-même. Et les soldats sont changés en pierre ! »

 

 

« Bravo ! disent les touristes, et pourquoi un bœuf et un cheval à côté de lui ? » Gabriel se rappelle la coutume : à la fête du pape Corneille les paysans achètent une image du saint pour la mettre à l’entrée de l’écurie. « Il a été capable d’arrêter les soldats, il est bien capable d’empêcher la maladie d’entre dans une écurie ! «  C’est évident… et tout le monde le dit dans la campagne !

C’est à ce moment que Gabriel guette les réactions. Si les touristes ne font pas d’objections, il peut encore leur raconter quelque chose. Mais c’est presque une confidence. C’est leur faire un grand cadeau. C’est ce qu’à la maison Marraine lui a appris sur les Korrigans.

 

 

Car Marraine, la vieille tante de M’man, a reçu des secrets sur les petits habitants des menhirs. Ils sont un peu comme les lutins des autres pays, mais ici, beaucoup plus forts, beaucoup plus malins, beaucoup plus riches : ce sont les Korrigans ! Et malheur à celui qui ne les respecte pas s’il tombe  entre leurs mains pendant la nuit !

 

 

Les touristes sont sérieux et demandent l’histoire des Korrigans. Gabriel peut donc passer à son deuxième sujet. Il les mène, sur le champ des menhirs, à un espace qui n’a ni lande ni pierres. Il montre le sol. « Vous voyez, l’herbe a disparu par endroit. Vous voyez ce cercle sur la terre nue ? C’est ici que le Korrigans viennent danser toutes les nuits, jusqu’au lever du soleil. Il n’y a plus un brin d’herbe sous leurs pieds, tellement ils aiment danser ! « 

 

 

« Et qu’est-ce qu’ils font pendant la journée ? demande quelqu’un. « Pendant la journée, répond Gabriel, ils creusent des galeries dans la terre, ils ramassent tout l’or qu’ils trouvent et ils le portent dans la grande caverne du trésor. Personne ne sait où est ce trésor. Pourtant ils sortent de là pour venir danser ! Par où ils passent ? Par où ils passent ? »

 

 

La voix de Gabriel se fait toute ténue. Il pense à Marraine mais il ne peut pas le dire. « Il y a quelqu’un dans le bourg qui sait quelque chose. Le trésor des Korrigans est protégé par un grand menhir couché. Il faudrait faire tourner la pierre pour dégager le passage… On dit qu’il y a une clef pour cela. Elle est cachée quelque part. On croit qu’elle est sous une dalle, dans une des cheminées de la région.  Mais laquelle ? … »

 

 

Gabriel a dit ce qu’il sait, pas trop, pour ne pas divulguer les secrets de Marraine. Et elle ne lui a pas tout dit, elle ne veut pas non plus trahir les Korrigans…

 

 

 

Les touristes donnent quelques pièces. Les uns prennent le chemin du tumulus, les autres rejoignent leurs voitures, pour se rendre à la plage. Gabriel profite de l’occasion, pour aller «  piquer une tête » dans la mer.

 

                                                Loïc Collet    

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