En décembre 2007, Suzanne Le Rouzic a soutenu, devant l’Université de Bretagne Occidentale, une thèse d’ethnologie. Le titre en est : « Les riverains des forêts domaniales de Camors - Floranges - Lanvaux ( Morbihan ) et leur rapport à l’espace boisé ». La forêt en question est un ensemble presque continu de
L’auteur a mené deux séries d’entretiens, en 1984-86 et après 2000. Les personnes interrogées ont travaillé en forêt et/ou y ont vécu dans la période de 1918 à 1970. C’était des bûcherons, des sabotiers, des charretiers, des lattiers, des charbonniers, des fabricantes de fagots, de balais… L’enquête avait pour but de « repérer certains traits spécifiques de (ces) riverains des forêts… dans leur rapport entre eux, avec d’autres humains et avec leur environnement » (op.cit. Introduction p.XVII ).
Nous n’allons relever, dans cet article, que quelques éléments sur la mentalité religieuse. Nous ne savons guère ce que ces personnes ont pu vivre dans les communautés chrétiennes des communes du pourtour de la forêt. Mais l’expérience quotidienne et longue de la vie en forêt a fortement marqué leur sens religieux.
Ruines et croyances
Il y a d’abord, autour d’une motte castrale, dite du Vieux Château, une réappropriation locale d’une suite légendaire concernant un seigneur du 6e siècle, Comorre ( ou Conomor). Marié à Trifine, fille du comte de Vannes Guérec ( ou Waroc ) avec l’accord du moine Saint Gildas, il aurait tué sa femme, comme plusieurs autres épouses auparavant. C’est localiser dans ce secteur de forêt le souvenir de ce Barbe Bleue, de Saint Gildas, de Sainte Trifine, honorée aussi en plusieurs lieux du sud de la Bretagne.
Il y a ensuite l’énigme de plusieurs ruines. En particulier le lieu dit « Les Sept Trous » et le lieu dit « La tombe du Saint ». L’interprétation la plus ancienne serait le passage, en cette région, d’un disciple de Saint Gildas, le moine Bieuzy. L’interprétation la plus récente serait l’histoire d’un prêtre portant l’eucharistie à un malade. Il est agressé par des bandits, il fait disparaître l’hostie en l’avalant, il est décapité. Et, raconte une femme « on dit que sa tête a sauté sept fois là où elle a été coupée et qu’elle a fait un trou à chaque fois » (op.cit.p.424) ! D’où la dénomination « Les sept trous ». Quant à la « tombe du saint », c’est le lieu où serait enterré un soldat républicain tué par les Chouans pendant la Révolution de 1789 mais on ne sait pas quel saint y fut honoré.
Par contre, dans ces deux endroits, les rites religieux sont les mêmes. Les gens venaient là, surtout pour des enfants qui ne parvenaient pas à marcher à l’âge normal. Une femme raconte : « On faisait le tour de la tombe. Puis on cherchait un petit bout de bois et on faisait une croix… On la mettait dessus ( la tombe ) ». Avec quelques objets de l’enfant : une chemise, une chaussette, des petits souliers… « Chacun amenait ce qu’il voulait… certains mettaient quelques pièces… et disaient peut-être un petit bout de prière quelconque » (op.cit.p.428 et 434) ». C’était pour « faire marcher les gosses ». « Celui qui croit encore maintenant y va encore », assure une femme au cours de l’entretien. (op.cit.p.419).
Des signes et des prêtres
La forêt était aussi le lieu de bruits étranges et de visions terrifiantes. Sur les ponts de pierre qui enjambent les ruisseaux, il n’était pas rare d’entendre des bruits de charrettes, de chaînes, de barriques qui roulent. Sur les sentiers, on apercevait des formes floues, comme des fantômes, des chevaux blancs qui passent au galop ( signe de mort ), des gros chiens qui suivent celui qui s’est égaré… « Qu’est-ce qu’il y a à croire ? » se demande un homme devant l’enquêtrice : « C’est un peu comme Lourdes, hein ! Je ne peux pas croire ça. Ce sont de trucs, c’est au-dessus de moi, ça. Il y a un mystère quand même » (op.cit.p.446). Un mystère… au-dessus…
Y a-t-il une explication disponible ? Pour plusieurs personnes questionnées, il faudrait voir du côté des prêtres, car « ils étaient quand même plus savants que nous, les curés dans le temps » (op.cit.p.448). Et ils avaient des « livres », qu’ils savaient lire dans un sens et à l’envers. Surtout le « Petit Albert » et le « Gros Albert ». Si quelqu’un d’autre que les prêtres essayait de les lire, il était pris par Satan et « c’était épouvantable ». Ces livres, on les appelait les livres de « physique », les secrets sur les êtres invisibles, les « pouvoirs ».
Un peu de rationnel
D’autres explications apparaissent tout de même entre les mots. Les prêtres avaient-ils des raisons de jeter des sorts ou d’effrayer les gens ? L’école publique commençait à recevoir des enfants qui jusque là ne pouvaient aller que dans les « écoles du curé ». D’où ce souvenir : « A Bieuzy il y a eu un monsieur qui avait changé ses enfants d’école. Eh bien, il paraît que… le soir où il a changé ses enfants d’école, dans sa pièce il faisait que trembler, danser, il ne pouvait pas s’arrêter. Donc il y avait bien quelque chose… « (op.cit.p.448).
Et cette histoire significative : « Dréan, c’était un vrai communiste, alors évidemment il n’allait pas à la messe. C’était la bête noire des curés… Il avait commencé à faire un bal chez lui, dans son écurie. C’est là justement, les gens quand ils sortaient du bal, ils voyaient au milieu de la place là – puisqu’il y a une grande croix devant, sur la route là – il y avait des chevaux blancs, il y avait des dames blanches, tout ça… C’était peut-être quelqu’un pour les empêcher peut-être de retourner justement » (op.cit.p.448). Il n’y a pas de « peut-être », c’est le curé qui agit !
Cela nous ramène aux affrontements réels de l’Eglise et de forces sociales nouvelles. Ce n’est plus le sens religieux qui erre dans la forêt par l’imagination. C’est la foi chrétienne qui est mise en cause par de nouveaux systèmes de pensée. Un homme parle de son grand’père qui a vécu de 1880 à 1950 : « Joachim… ne voulait lire que Ouest Matin, le journal du Parti Communiste qui venait de sortir après la guerre ». Et une femme rappelle : « Camors, c’était le fief rouge… Quand je me suis mariée (en 69), les gens disaient : Ah ! tu vas…vers les sangliers et vers les communistes ! « (op.cit.p306).
Récits de peur
L’auteur de la thèse conclut sur les conflits de pouvoir : « Les récits de peur… amènent les narrateurs d’aujourd’hui à s’interroger sur le pouvoir des prêtres, vécu dans une tension frustrante entre deux cultures au moment où le livre n’est encore accessible qu’à une minorité. Les récits sont l’expression d’une tradition locale en mouvement dans une société qui change. Bien qu’apparemment anecdotiques, ils entrent dans un processus de libération, parfois clairement exprimé par le narrateur, parfois suggéré par un doute ou sous forme d’humour » (op.cit.p.452 ).
LOïC COLLET