Nous avons actuellement en France un président de la République capable, dans l’exercice de ses fonctions, de dire à un citoyen français : « Casse-toi, pauvre con ! » Ce n’était pas un discours préparé par un subalterne tenu à soigner tous ses termes, c’était une insulte sortie spontanément, avec un vocabulaire grossier. Le chemin est, ici, très court de l’esprit aux lèvres (si du moins il s’y trouve de l’esprit ).
On pouvait s’attendre à cette collusion entre le langage et les piteuses représentations que notre président se fait d’un bon nombre de Français. Il y a eu ces Jeunes qui sont la crasse de certaines banlieues, une crasse qu’on ne peut traiter qu’au « kärcher »… Il y a eu ces voyous qui ont cru tenir la rue ; mais ceux qui écoutent de leur fenêtre ont entendu le crieur public leur annoncer que cette peste sera également traitée. Il y a ces hommes qui ne savent pas se lever pour aller travailler et dont on peut se demander s’ils font partie de la « France ». Pour chacun, un mot bien « senti », à reprendre en choeur !
On en vient rapidement à l’inversion du langage. Qui est « privilégié » dans notre pays ? Des groupes entiers qui prétendent avoir acquis quelques avantages particuliers à cause de la dureté ou la nocivité de leur travail ( ils voudraient même que ces avantages leur restent pendant leur retraite ! ). Des fainéants qui refusent de travailler un peu plus pour vivre dignement.
Notre président serait-il un « privilégié » ? Certainement pas ! D’abord il travaille plus que tout le monde et tout le monde le voit. A-t-il augmenté massivement son salaire ? Non, il a seulement clarifié ce qui se faisait jusque là sans qu’on le dise. Tire-t-il des avantages de la fréquentation des riches ? Allons… qui pourrait lui reprocher de se reposer un peu avec des amis ? Et la fidélité est une qualité, nous rappelle-t-on.
De toute façon, notre président a « mérité » ce qu’il a. Car il y a mis beaucoup d’énergie, beaucoup de volonté. Il a placé très haut son idéal. A une journaliste il disait : « Quand j’étais jeune je pensais : tout est possible. Tout m’était contraire, mais je pensais : tout est possible ». Son courage est donc récompensé. « Je vais me retrouver avec un palais à Paris, un château à Rambouillet, un fort à Brégançon. C’est la vie ». Eh oui, c’est la vie ! A la mesure de la volonté qu’on y met. « Faites comme moi et vous vivrez !! »
Alors tout va de soi. Le carrosse de la cour d’Angleterre et le cérémonial des siècles passés. Le siège dans la cathédrale de Saint Jean de Latran et l’exposé doctrinal de ce que doivent être les relations de la France, du Vatican et du christianisme. L’assurance que la vie du président tient à une « vocation « du même ordre que celle des séminaristes qui ont entendu un « appel de Dieu ». Tout est possible, disait-il. Foin des médiations humaines ! L’Absolu veille sur notre président. Rien ne l’arrêtera. Même s’il doit se battre avec ses poings : « Descends si t’es un homme ! » lance-t-il à un plaisantin à sa fenêtre. La ville serait encore Chicago, ses bagarres, ses héros. Notre pays serait un nouveau Far-West, où l’emporte celui qui tire le premier.
Les mots ne tardent pas à déraper et à tomber dans l’insignifiance, sinon le ridicule. Les « enfants du Darfour » ? On va y aller ! La libération d’Ingrid Betancourt ? On va y aller ! Mieux répartir l’argent public ? Là, on ne peut pas y aller, les caisses sont vides… Et vous attendez que je les vide encore ? Y a-t-il des sots qui parlent comme ça : vider le vide ! ?
Les gestes aussi dérapent. Pas seulement le doigt pointé vers des auditeurs qui oseraient ne pas être d’accord. Les caresses aux vaches du salon de l’Agriculture, comme jamais un paysan ne le ferait. La main sur la tête des enfants dans les maternelles, parce qu’on ne sait pas quoi dire. Les soi-disant poignées de mains au long du « parcours présidentiel «, alors qu’on se frôle à peine, en ouragan. Le baisemain raté quand Angela Merckel retire sa main au moment où le président commence à s’incliner, le geste sur l’épaule avant qu’elle accélère le pas… On ne réussit pas toujours à reproduire « Versailles »… Chirac avait un peu de ce chic-là… une autre époque !
Enfin ( domaine privilégié de l’élégance ) la vulgarité se glisserait-elle quelque part dans le couple présidentiel ? Le président nous a assuré : « C’est du sérieux ». Le minimum qu’on puisse dire. Mais alors, pourquoi le dire ? Des Français en douteraient-ils ? Et s’il y avait des doutes, est- ce avec des mots qu’on les éclaire ? Là aussi, le langage dérape et manque son objectif.
Quand entendrons-nous, de la plus haute autorité politique, un langage sérieux, fiable, modeste, peu narcissique, ordonné au bien de l’ensemble des Français, respectueusement ?
Loïc Collet