DEBAT F. LENOIR – R. DEBRAY

Après les premières réactions au livre de Frédéric Lenoir « Le Christ philosophe » (2007 ), la revue « Le Monde des religions » (Mai-Juin 2008) vient d’organiser un débat entre l’auteur, F. Lenoir, et Régis Debray. Voici les principaux éléments de ce débat intitulé : « Jésus, l’Eglise, l’humanisme ». ( Rappelons que F. Lenoir est connu surtout comme sociologue des religions. Régis Debray, lui, se dit « médiologue ». On peut définir la médiologie comme une « méthode d’analyse des processus de transmission culturelle, qui étudie les relations entre les objets symboliques, les formes d’organisations collectives et les médiations techniques »).

 

Apport de Frédéric Lenoir

 

Il répond d’abord au reproche qu’on lui a fait de dévaloriser l’institution ( l’Eglise ) qui a porté jusqu’à nous le message de Jésus. Il ne nie pas cette transmission mais il affirme que ce message a été dénaturé, trahi par l’Eglise. D’ailleurs pour lui « toute institution » dénature son message originel.

Il revient ensuite sur le terme « philosophie » qu’il a utilisé pour désigner la « pensée » de Jésus. Il précise que ce n’est pas dans le sens qu’a ce mot dans la philosophie occidentale, car celle de Jésus « n’est pas d’abord fondée sur la raison, mais sur Dieu » (sic). Aussi étrange que soit, pour un moderne, cette extension de la philosophie, F. Lenoir semble se rattraper en énumérant des notions éthiques qui émergent de la parole de Jésus et qui, pour aujourd’hui, sont assurément rationnelles ( dignité, liberté, justice… ).

Ces valeurs éthiques forment-elles ensemble une « religion » ? Pour F.L. la dimension religieuse du message de Jésus ne dépasse pas celle du judaïsme, si ce n’est que Jésus se pose comme médiateur entre Dieu et les hommes ( Quelle médiation ? ). Il écarte ce qu’il appelle les « mystères de foi », comme la résurrection du Christ, et, à plus forte raison, ce qui serait le fruit de la tradition naissante de l’Eglise, comme la foi dans

la Trinité. D’ailleurs pour lui, Jésus n’a pas « réformé » le judaïsme et produit une nouveauté qu’on appellerait « le christianisme ». Il a réformé toute religion, en en faisant une attitude ouverte sur l’amour, de Dieu (?) et des hommes.

Il s’oppose à « l’interprétation unique »  imposée par l’institution-Eglise. Il opte pour la « foi personnelle », en rupture avec toute religion établie. Il reprend l’expression de Bonhoeffer : ce Jésus est « le Seigneur des irreligieux ». On comprend aisément ce qu’il désigne par « irreligieux ». Mais on ne voit pas ce qu’il dit de Jésus par le terme « Seigneur ». Peut-on le comprendre en dehors de la tradition chrétienne ? Peut-on le comprendre autrement que Bonhoeffer lui-même le comprenait, dans sa foi chrétienne ?

Apport de Régis Debray 

R.D. est d’accord avec son interlocuteur pour dire que « à travers les Evangiles, des hommes ont exprimé leur foi, celle de

la Torah ». Au niveau de la pensée religieuse il n’y a pas là, selon lui, de nouveauté par rapport au judaïsme.

Il est d’accord aussi pour affirmer que les premiers Chrétiens ont constitué, après l’enracinement juif, une instance « d’élaboration intellectuelle » et  que leur « secte juive » s’est « transformée en école de philosophie ». Mais il ajoute que cela s’est fait « à partir d’une révélation : Dieu comme sujet énonciateur de la vérité qui fait du bien ». R.D. ne nous dit pas comment une « école de philosophie » peut se fonder sur une « révélation ». Quel philosophe oserait le dire aujourd’hui ?

Ce n’est donc pas de ce côté qu’il se distingue de Frédéric Lenoir, mais du côté du rejet de l’institution. A la différence d’une philosophie qui donne une vision du monde, toute religion, rappelle-t-il, est un ensemble, plus ou moins articulé, de conceptions du monde et de la société, de symboles collectifs, de liens charnels, affectifs, rituels, qui constituent un « nous »social. Et cela demeure, fortement institué, et passage obligé pour la conscience, que celle-ci soit d’accord ou en désaccord. Le médiologue trouve partout de l’institution.

R.D. s’amuse un peu en rapprochant F.L. des protestants, qui ont tant rejeté de formes institutionnelles à la Renaissance. Il est plus dans son propos quand il montre que F.L. est bien dans l’individualisme d’aujourd’hui, où chacun se tient à son analyse personnelle. Et surtout il sait qu’une religion ne répond pas qu’au besoin de rationalité, elle regarde en face « le tragique, la crucifixion, l’enfer, la souffrance ». Et cela se vit avec des signes et des symboles qui ne relèvent pas de la philosophie.

R.D. continue son chemin. Comme médiologue, il ne retient que les manifestations qui apparaissent aux scientifiques ( historiens, épigraphes, philologues…). Or, souligne-t-il, « on ne sait pas ce que Jésus a dit ». On ne sait que ce que des gens ont dit de lui après sa vie. A tel point que R.D. arrive à dire : « Ce n’est pas le Christ qui a produit le christianisme, c’est le christianisme qui a produit le Christ ».

C’est une formule violente qui fait toujours de l’effet, comme pour Bouddha ou Mahomet. Elle pourrait dire que les Chrétiens ont « inventé » le Christ, par une sorte de délire collectif, peut-être imposé par des circonstances éprouvantes. Sans doute le christianisme, comme ensemble de croyances et de rites repérables en leur temps, a été mis en forme et exprimé progressivement. La question, ensuite, de l’adhésion de conscience à un Christ considéré comme manifestation unique de Dieu, est une autre question. Elle ne relève pas de la collecte des signes repérés par un médiologue.

Et encore…

Tant du côté de la philosophie que du côté de l’observation des attitudes religieuses, la question de Jésus Christ ne se contient pas dans les limites de la rationalité, ni même de l’éthique. Son rapport à Dieu et son message sur Dieu sont à examiner sur d’autres voies. Le débat entre nos deux partenaires est une juxtaposition de deux approches différentes de la religion et un peu leur croisement. Ils font penser à deux hommes devant un vin célèbre. L’un d’eux peut analyser tous les constituants chimiques de ce vin et leurs effets sur l’organisme. L’autre peut évoquer les producteurs, les terroirs, les techniques de vinification, les discours sur le vin… Mais à la question : « Ce vin, comment l’avez-vous apprécié ? », chacun répond : « Ah, moi, je ne l’ai pas goûté ! » 

                                                                         Loïc Collet

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