| L | Ma | Me | J | V | S | D |
|---|---|---|---|---|---|---|
| « juin | sept » | |||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | |
| 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 |
| 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 |
| 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 |
| 28 | 29 | 30 | 31 | |||
La foule s’est formée, comme chaque jour, à la porte du nord, à quelques pas de l’Antonia. C’est la forteresse romaine d’où Pilate, le gouverneur, maîtrise la ville. Le soleil commence à baisser, la chaleur est supportable, les gens sont dans la rue, ils rentrent en ville, ils en sortent, les boutiques freinent le flot, les affaires vont leur train.
Deux hommes se fraient un passage. Le haut de leur manteau est un peu rabattu sur le visage. Leurs regards se jettent sur les côtés, ils craignent sans doute une mauvaise rencontre. Ils veulent passer inaperçus.
Au-delà de la porte, ils sont moins serrés de près, ils se redressent et accélèrent le pas. Sur la droite une route descend vers Jéricho et la vallée du Jourdain. Ils prennent l’autre, à gauche, celle qui monte au petit col, dans la montagne, avant d’aller vers la mer, à l’ouest.
Ils se connaissent bien, ces deux compagnons, Cléopas et Alexandre. Ils n’ont pas besoin de beaucoup de mots pour communiquer. Mais aujourd’hui ils sont plus silencieux que jamais. Pourtant, Alexandre, un pli en travers du front, murmure : « Ils ne savent pas ! Ils ne savent pas ! ».
Qu’est-ce qu’ils ne savent pas ces gens, heureux d’en finir avec leur marche sous le soleil, heureux peut-être de bonnes affaires en cours, heureux peut-être de retrouver la ville sainte, signe de la bienveillance divine ? Ils ne savent pas ce qui vient de se passer là.
Les deux compagnons ne font qu’y penser. Un prophète a été tué ! Et quel prophète ! Jésus de Nazareth, leur rabbi, avait touché le coeur de tous, il les avait illuminés de sa parole, il les avait guéris de leurs infirmités, il les avait libérés des entraves de la loi, il les avait ouverts à un visage exaltant de Dieu. Mais pour certains c’était trop, c’était trop beau, un Dieu pareil ce n’était pas possible ! C’était même un blasphème ! Alors ils l’ont tué. Et avec lui l’espoir a été crucifié, l’amour a été crucifié au Golgotha avec les réprouvés. Et eux deux, Cléopas et Alexandre, s’en vont honteux, désolés, abandonnés. Les passants, à côté d’eux, sont insouciants. Ils ne savent pas qu’un malheur est arrivé et qu’il est sans rémission.
Ils arrivent au col qui domine la ville. Ils se retournent. La ville est là, immobile, sans émotion, fière même de son temple grandiose, sur la colline de Sion. Un souvenir éclate, soudain, comme une bulle, dans l’esprit de Cléopas, une image : « C’est ici… ici même… que Jésus a pleuré… «. Alexandre, troublé, entend : « Nous revenions d’une rude journée dans les villages des environs. Mais les gens avaient confiance. Quand Jésus a vu la ville, la tristesse l’a envahi. Il disait : Jérusalem, Jérusalem, que de fois j’ai voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses poussins… et tu n’as pas voulu ! Et il pleurait ».
Alexandre reprend la marche devant son compagnon. La route descend légèrement, la fraîcheur vient de loin, de la mer sans doute. Alexandre presse le pas sans s’apercevoir, son esprit est ailleurs. En écho à Cléopas, il ajoute : « Jérusalem, toi qui tues les prophètes… jusque dans le temple de Dieu, comme le grand prêtre Zacharie massacré à l’angle de l’autel… ».
Cléopas reprend : « Oui, c’est le sort des prophètes. Plus ils dévoilent, plus ils font peur. Jésus était le plus grand, seule la mort pouvait l’abattre. Moïse aussi est mort avant d’entrer dans la terre promise. Elie a dû fuir avec les corbeaux. Jérémie a disparu avec les réfugiés en Egypte. Que savons-nous du ‘serviteur de Yahvé ’ maltraité pendant son exil à Babylone ? »
Les deux hommes avancent. Les prophètes sont devant eux et leur ouvrent la route. Ces hommes du passé sont morts mais ils sont là avec eux. Ils sont là avec leurs souffrances et leur passion pour le peuple. Ils sont là avec leur parole de feu et leur cœur sans partage. Le dernier d’entre eux, Jésus, termine la marche, ils le voient de dos. Ils le savent car leur cœur est en feu. Jésus se tient là, comme face à Jérusalem, comme devant la foule en attente, comme devant le Père des cieux qu’il fréquentait, comme la lumière qui perce la ténèbre. Mais la nuit, ce soir-là, les oblige à s’arrêter. Il y a une auberge au bord de la route. Ils entrent et se mettent à table. Ils ont dans leur sac un morceau de pain. Ils commandent à l’aubergiste un pichet de vin. Ils le font comme pour les jours de fête, les jours où l’on sent que la vie va l’emporter, les jours de noces, les jours où quelque chose va commencer.
Cléopas prend le morceau de pain, il le casse et donne la moitié à Alexandre. Il y a entre eux la coupe du vin. Il y a entre eux celui qui donne le pain et le vin avant de mourir, Jésus qui dit : « C’est une alliance entre nous pour toujours. Je suis avec vous jusqu’à la fin du monde ». Les deux hommes mangent le pain et boivent le vin. Leur coeur en feu est plein de l’esprit de Jésus qui se donne. Il est plein de ce Jésus qui est passé par le buisson ardent et qui leur assure : Je suis là.
Dans la demie obscurité de l’auberge, leur esprit s’ouvre, aux gestes de Jésus enfouis dans leurs mémoires, aux paroles du maître dissoutes dans leur désespoir, à la présence qui traverse la nuit, à l’éclat divin du Crucifié.
Ils ne peuvent pas garder la bonne nouvelle pour eux. Les autres disciples sont sans doute dans l’angoisse de l’abandon. La joie est comme une torche qui éclaire le chemin de retour vers Jérusalem. Ils ne sentent plus leur fatigue. Ils voient à peine la grande ville qu’ils traversent. Ils grimpent la côte vers Béthanie. A la personne qui soulève la barre de la porte ils crient : « Le Seigneur est vivant ! ».
Celle qui ouvre la porte, c’est Marie, la soeur de Lazare. Elle n’est pas trop étonnée : « Oui, nous le savons aussi. Nous avons entendu les Ecritures. Mais nous n’avons pas pris encore le pain et le vin. Venez. Nous allons faire, à notre tour, le repas du Seigneur ».
( à suivre ) Loïc Collet