| L | Ma | Me | J | V | S | D |
|---|---|---|---|---|---|---|
| « juin | sept » | |||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | |
| 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 |
| 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 |
| 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 |
| 28 | 29 | 30 | 31 | |||
A un kilomètre du bourg, il y a la plage et, au bout de la grande plage, le petit port du pays. C’est une sorte de bassin carré, d’environ cinquante mètres de côté et il n’est pas profond. Depuis longtemps les deux hôtels voisins déchargent leurs eaux sales là-dedans et ça donne une bonne couche de vase.
Il faut savoir où débouche le tuyau des eaux sales. On ne le voit pas facilement, il est sous le pont. C ar il y a un pont sur le chenal qui va vers la haute mer. Gabriel connaît bien ce chenal, il s’y baigne souvent, surtout quand l’air est un peu frais… l’eau est plus chaude dans le chenal à cause de ce qui arrive des hôtels.
Le chenal est large d’une dizaine de mètres. C’est peu mais c’est pourtant le lieu où les garçons du pays doivent montrer qu’ils savent nager. Le chenal est bordé, de chaque côté, par un haut mur où s’installent les garçons, comme autant d’examinateurs. Celui qui annonce, pour la première fois, « je vais traverser le chenal », descend par les interstices du mur jusqu’à l’eau et commence à nager.
C’est ce qu’a fait Gabriel, un jour, pour la première fois. Il commence à nager. Il avance. Il est bien essoufflé mais il approche du mur d’en face. Ca y est , il le touche, il a traversé ! Il se repose un peu et se met à grimper par les interstices du mur. Il arrive en haut… Et c’est là qu’un « grand » crie : « A la baille ! » et, du pied, il le rejette à l’eau.
« Je ne pourrai pas ! je vais couler… » pense Gabriel. Et pourtant il est tourné vers l’endroit d’où il vient. Il nage. Il ne veut pas couler. Il atteint le mur. Il a traversé deux fois le chenal ! Il sait nager !
Alors, à cet endroit sur le pont, il est un peu le maître. Surtout quand, avec ses copains, il attend les touristes pour avoir quelques pièces. Ils sont assis sur la rambarde et disent aux gens : « Lancez une pièce dans l’eau, on vous la ramène ! »
C’est un plaisir pour Gabriel. La pièce, quand elle touche l’eau, ne descend pas d’un coup jusqu’au fond. Elle tangue d’un côté et de l’autre, comme une feuille qui tombe lentement d’un arbre. Alors il faut bien calculer le plongeon, à deux mètres de la pièce à peu près. Et dans l’eau on revient vers la pièce, on passe la main dessous et on l’attrape. Bien sûr, les gens ne veulent pas qu’on la rende, c’est pour nous !
Gabriel aime bien nager sous l’eau. Il ne sait pas combien de temps il peut rester. Mais il y a un bon moyen pour calculer, c’est « sous combien de barques on peut passer ». Cette épreuve- là, on ne peut pas la faire tous les jours, les pêcheurs veillent sur leur barque et interdisent de les toucher, certains donnent des coups de rame… Il y a tout de même des moments où on ne voit personne qui veille. Alors les garçons tirent plusieurs barques l’une contre l’autre, bord à bord comme on dit, et nagent par-dessous.
Un jour, Gabriel décide de « battre son record ». Jusque là son record était de cinq barques « à touche-touche ». Il dit aux copains : « Mettez une sixième, je vais y aller ! » Il plonge et le voilà qu’il nage sur le fond. Il est bien, il ne force pas, il retient son souffle, il passe facilement sous les premières barques. Sous la cinquième , ça commence à être dur, il est à son record précédent. Il sent qu’il a encore un peu de force, il remonte légèrement et glisse sous la sixième. C’est alors que, brutalement, il est immobilisé. Quelque chose a accroché son maillot de bain sur ses reins. Une pointe, certainement. Il ne peut pas émerger, il lui reste un mètre à faire. Soudain le flash dans sa tête : « Trop tard ! Fichu ! ». L’eau est froide. Il donne une dernière secousse, de tout son corps. Le maillot a dû se déchirer. Sa tête sort de l’eau. Il respire un grand coup, il était temps !
Les copains ont dit : « Bravo ! Tu l’as eu ! « Mais lui, il n’est pas fier de lui. Il n’a pas fait le malin, là, sous l’eau. La mer est plus fort que lui. Et il a eu peur. Il ne pourra pas en parler. A personne. Il n’y a pas de mot pour cela. Il s’en est tiré, il ne sait pas comment. Et si M’man savait cela ? Elle serait folle ! Elle crierait: « Tu n’iras jamais plus à la côte ! Un jour, tu y resteras ! Tu entends ? Jamais plus ! « Elle aurait peut-être plus peur encore que lui… « Non, M’man… J’ai rien dit, je dis rien, je suis là… »
Loïc Collet