LE MARECAGE

Le jour se lève lentement et Orhan se presse sur le trottoir, en évitant les poubelles et les jets d’eau des éboueurs. Plus vite il arrivera au métro, mieux ce sera pour ce qu’il a à faire aujourd’hui. Hier matin, un camarade lui a dit : « Il y a peut-être du travail. Tu sors du périf à la Porte de… Tu vas vers la station Liberté. Tu verras une camionnette noire avec un grand poster, la photo de Mohamed Ali le boxeur. Tu ne seras pas le seul. Tu prendras ton tour ».

 

Il a pris son tour, derrière une file d’Asiatiques, de Noirs, de Blancs. Il est arrivé devant la femme qui tenait une feuille de papier sur une planchette. Une femme blonde, à la mâchoire carrée et serrée sur de minces lèvres rouges. Elle l’a regardé dans les yeux. Il n’a pas l’habitude d’être regardé comme cela. Il a baissé les yeux. Il n’en a pas l’habitude non plus. « Tes papiers ! », elle a dit. Il a montré ce qu’il a. Elle a ajouté : « Demain, à 8 heures. Tu verras sur la feuille ».

  

Il a montré la feuille à un voisin qui a un plan de la ville. Il a repéré la rue et la ligne de métro. Il se presse. Sur le quai du métro il reprend son souffle. Il a trois minutes à attendre. Autour de lui les gens semblent dormir debout. Au-dessus de lui, dans un rectangle de carrelage bleu, il lit le nom de la station : « Barbès ».

Il y a peu de temps il a vu à la télévision un film qu’il n’a pas bien compris parce qu’il se demandait si l’histoire du film s’est passée ces temps-ci. En particulier  cette scène sur le quai de Barbès : un officier allemand va monter dans un wagon, derrière lui un homme sort un révolver et tire, l’officier s’écroule. Orhan se retourne comme s’il était visé. Arrivera-t-il au bout du voyage ?

Le voilà dans le compartiment. Il a même trouvé une place assise ! Il se détend, il se laisse aller. Une image lui revient. Il est assis dans la barque avec son père. Ils ont fait un petit tour dans la mer de Marmara et ils s’engagent dans la baie étroite de la Corme d’Or qui entre profondément dans leur bonne ville d’Istanbul. Ils passent sous le premier pont de Galata, puis sous le pont d’Ataturk. Et il entend son père lui dire : « Appuie sur les rames, Orhan. Aujourd’hui nous allons jusqu’au fond, jusqu’à l’arrivée des deux petites rivières, les Eaux Douces de l’Europe ».

« Les Eaux Douces de l’Europe », c’est ce qu’il se répète quand il arrive devant l’usine où il doit travailler. Beaucoup d’hommes fument une dernière cigarette sur la rue, d’autres sont dans le passage au-delà du portail. Orhan se glisse entre eux, reçoit un ou deux coups d’épaule. « Les Eaux Douces de l’Europe »… Il faut qu’il trouve l’accueil, qu’on lui dise ce qu’il a à faire.

Sa femme l’a rassuré : « Tu demanderas. Ils t’expliqueront. Ils verront bien que tu veux travailler ». Il pense à elle. Il sait qu’elle l’attendra pendant toute la journée. Et ce soir elle mettra ses bijoux. Son collier à trois rangs de perles et à trois rangs d’étoiles sur sa poitrine. Ses bracelets si lourds qu’ils ralentissent ses gestes et lui donnent des airs de princesse. Sa parure, surtout, qui suit la courbe de ses cheveux par-dessus ses oreilles et s’étale en plein front jusqu’à la pointe de rubis entre les sourcils.

Près de l’accueil, un homme lui fait signe et le fait entrer dans une sorte de débarras. « Prends ça ! «.  C’est un balai, un seau et une serpillière. « Suis-moi… et regarde où tu marches ! » Orhan se rappelle les explications de son père : « Autrefois, les Eaux Douces de l’Europe se jetaient dans la Corne d’Or par un petit marécage. Mais tu vois comment nos Anciens ont nettoyé tout cela ! « Les eaux claires de son pays et l’ère des Tulipes… c’est là-bas, ce qu’il a laissé.

                                                                       Loïc Collet  

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