AU-DESSUS DE L’ECRAN

Elle a décidé de revenir à pied à la maison. Elle a pris sa fille à la sortie de l’école. Elle aime marcher paisiblement avec elle et avoir le temps de parler, de se taire, avec l’enfant encore bourdonnante de sa journée.

 

La route est toute droite, entre la ligne des poteaux télégraphiques et un talus continu au bas des prairies en pente. Il a neigé ce matin, la route est dégagée mais le talus ressemble à un damier noir et blanc, terre et neige en archipel.  

 

L’enfant, le cartable au bout du bras, relève parfois la tête vers sa mère, en attente de quelques mots. Mais celle-ci est, aujourd’hui dans ses pensées. Ce noir et blanc sur le talus, c’est ce qu’elle a vu, la veille, dans un documentaire sur le massacre des Juifs en Ukraine, la Shoah par balles. Le long d’un talus, des corps sont amoncelés, on distingue des robes de femmes, des petits corps, des manteaux boursouflés. Au milieu du tas, une femme à genoux, la tête entre les mains. En bordure, une autre femme, courbée vers les morts. Tout autour, des hommes, un fusil entre les mains, vêtus de vareuses militaires. Les assassins ? Ou des partisans qui découvrent le massacre ? Jusqu’à la ligne d’horizon, la neige est plate et blanche.

Cette image chasse de son esprit ce qu’elle vient de vivre. Elle y croyait pourtant. Elle avait rejoint, en ville, des collègues enseignants et ils avaient fait une longue et vigoureuse manifestation. Ils ont protesté contre ce qu’on appelle une « nouvelle réforme de l’enseignement ». Peut-être la vingtième, peut-être la trentième réforme… elle a cessé de compter. Elle a le sentiment d’en avoir entendu parler tous les deux ou trois ans. Les contraintes de travail sont pourtant de plus en plus rudes, le nombre des élèves par classe, les horaires fantaisistes, les préparations interminables…

Une manif parmi d’autres, avec les mêmes parcours, presque les mêmes pancartes, presque les mêmes collègues. Oui, « presque », car avant le démarrage du cortège, il y a eu une sorte d’assemblée générale dans un espace ouvert, près de la maison des syndicats. Les diverses organisations ont expliqué pourquoi elles signaient la déclaration commune. Et cette fois, semble-t-il, le front s’est élargi. A côté des représentants de l’enseignement public, se sont même exprimé des gens de l’enseignement privé. La situation a-t-elle mobilisé à ce point ?

C’est vrai que la dernière intervention du ministre de l’éducation nationale manifestait une quasi-surdité aux besoins les plus urgents. Que peut-il, d’ailleurs, décider, ce ministre ? Il est la voix de son maître et ce maître, depuis longtemps, a opté pour les intérêts privés bien plus que pour les services publics. Madame, ne pourriez-vous pas trouver un nouveau dynamisme dans une de ces écoles qui cultivent la performance et la compétition ?

En écoutant, l’autre jour, son ministre, la femme a été rejointe par une vieille image. C’était un écran de télévision qui occupait la place de la tête d’un gros personnage. Il levait les bras, comme pour entraîner les foules. Ses manches étaient estampillées du sigle de deux radios nationales. Sur son ventre, s’étalaient les initiales de l’organe d’Etat qui contrôle les émissions. Et sa tête, c’est-à-dire, l’écran de télévision, était coiffée d’un képi, à deux étoiles. Un général veillait, en ce temps-là, à la bienséance des propos.

La femme marche sur la route avec l’enfant. Elle se demande ce qui pourrait, actuellement, trôner au-dessus de l’écran de télévision. Un chapeau haut de forme avec un cigare ? La situation internationale est aujourd’hui plus complexe… Une liasse de billets de banque ? On ne s’embarrasse plus de les manipuler, le virtuel est plus « vif »… Une petite maquette de la Bourse ? Peut-être, ce serait parlant…  Un missile d’hélicoptère ? Un bon complément… Les personnages qui « portent le chapeau » sont bien quelque part ! Et les gens rejetés au bord de la route ont bien un nom ? Quels mots crier dans les manifestations ?

                                                                                  Loïc Collet

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