DU SANG A LA MAISON

« Je me suis encore cognée avec la bicyclette », dit M’man. Elle était partie, au début de l’après-midi, porter un télégramme dans un village, loin du bourg. Les chemins sont des chemins de charrette, avec les deux ornières et les pierres qui affleurent. La bicyclette va d’un bord et de l’autre. La cheville de M’man a heurté, une fois de plus, le pédalier.

 

 

Elle a eu très mal sur le coup. Elle a réussi à faire sa tournée. Et la voilà à la maison. Gabriel et Gourmeline sont dans la cuisine. M’man s’assoit sur une chaise. Elle enlève son bas droit. La jambe est enveloppée d’un bandage. Il est un peu rouge, le sang a coulé. C’est que M’man a, depuis des années, des plaies variqueuses aux jambes. En particulier, sur la cheville, une plaie qui met des années à se fermer, et seulement d’une mince pellicule très fragile.  

 

C’est cette pellicule qui vient  d’être percée. M’man sait que l’égratignure va s’élargir de plusieurs centimètres, sur la chair à vif. Elle va recommencer à faire son pansement chaque jour. Il lui reste un peu de pommade et d’eau oxygénée. Elle achète la pommade, à petit prix, à une paysanne qui connaît les « herbes » et qui les mélange à du saindoux. Jamais un médecin n’est venu à la maison. Comment on l’aurait payé ?

 

Alors commence une nouvelle période : M’man a « mal à la jambe ». Ce qui impressionne le plus Gabriel, ce n’est pourtant la séance quotidienne du pansement. C’est plutôt ce qui arrive quelque fois, la nuit. De la chambre où dorment M’man et Gourmeline, vient le cri de Gourmeline : « M’man saigne ! M’man saigne ! » Dans la cuisine Grand Lou et Gabriel se réveillent d’un coup. Ils comprennent vite. M’man a une hémorragie.

On l’entend qui dit : « Allez chercher monsieur Pichon ! Allez le chercher ! « Grand Lou et Gabriel enfilent un pantalon et un pull-over. Les voilà dans la rue, qu’il pleuve ou qu’il gèle. Dans le carrefour voisin habite Monsieur Pichon. Ils appellent, devant la maison, mais tout le monde dort. Ils lancent des cailloux contre les volets de bois. Finalement la fenêtre s’ouvre. La compagne de Monsieur Pichon apparaît. « Qu’est-ce qu’il y a ? – M’man saigne ! -  Il va y aller ».

Monsieur Pichon est un retraité de la marine marchande. Sa compagne est bonne pour les enfants et lui, il a des « pouvoirs ». Déjà Gabriel a eu affaire à lui. Un jour, il était resté exposé au soleil sur la plage  et, le soir, tout brûlé, il avait une forte fièvre. Monsieur Pichon est venu. Il a « soufflé » sur la peau et la fièvre est tombée en un quart d’heure… Il revient à la maison pour M’man, quand elle l’appelle. Il sait aussi arrêter les hémorragies. Et les enfants peuvent retourner au lit, rassurés pour le moment, repris par le sommeil.

Mais le sang à la maison, on ne sait pas toujours où il se trouve. Entre la cuisine et la chambre il y a un passage d’un mètre de long et de la largeur de la cheminée d’à côté. C’est là que M’man jette tous les vieux tissus qui ne servent plus, torchons, chaussettes, chemises en morceaux…autant de moins à laver.

Un jour, Gabriel a besoin d’un chiffon. Il se met à fouiller dans le tas qui lui arrive au-dessus du genou. Il sort une boule d’étoffe qui l’étonne. Il reconnaît un bas de femme, presque transparent, mais bouchonné sur lui-même et comme pris dans une colle de couleur rouge - brun.

Il arrive à la défroisser un peu et tout d’un coup il se dit : « Mais c’est du sang ! « Oui, c’est du sang séché. Gabriel connaît bien cela, il s’est essuyé lui-même souvent avec des chiffons, quand il saignait par exemple des genoux, en tombant de ses échasses. Mais ici, à la maison, sur un bas, ça ne peut être que le sang de M’man !

Ce n’est pas une hémorragie de la nuit, M’man ne s’essuie pas comme cela la jambe et elle  ne jette rien, alors, sur le tas de chiffons. C’est sûr, elle saigne autrement… Gabriel reste immobile, le bas entre les mains. Et la question : « Pourquoi M’man saigne et ne nous dit rien ? On pourrait peut-être appeler quelqu’un pour l’aider ? » Du coup, c’est lui qui sent une écorchure, non pas à la cheville comme M’man, mais dans son coeur.

                                                                               Loïc Collet  

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