Il est très suggestif de lire parallèlement deux livres récents : « Méditation sur l’Eglise catholique en France », par Mgr Claude Dagens ( Ed Cerf 2008 ), et « L’enfant du large » par Yves Buannic ( Presses de la Renaissance, 2007), avec son sous-titre : « prêtre sans frontière, co-fondateur d’Enfants du Monde - Droits de l’Homme ».
A qui s’adressent-ils ?
L’évêque, Mgr Dagens, s’adresse : « à mes frères évêques de l’Eglise catholique qui est en France ». C’est bien ciblé : un évêque parle à ses pairs, cela va déterminer le contenu du livre et son style.
Le prêtre, Yves Buannic, s’adresse aux « militants des droits de l’homme et (aux ) copains de quartier, croyants ou non-croyants qui ne fréquentent pas ou peu nos églises » (Buannic p.7). Un de ces camarades le présente en ces termes : « Yves, c’est ‘ Ecce Homo ‘ qui rentre dans le café où se nouent des relations intimes » (id.p.12 ). L’homme, l’Homme …
Souffrir
Souffrir, c’est la première note que souligne l’évêque, et avec insistance : « Je participe aux épreuves du ministère apostolique en exerçant actuellement mon ministère d’évêque en France… J’ai des raisons de ‘ souffrir pour l’Eglise et par l’Eglise’ » (Dagens p.I). Ces mots de l’apôtre Paul, assure-t-il, l’« ont empêché de succomber au découragement, à l’amertume ou à la révolte qui (le) menaçaient face à des difficultés, des incompréhensions, des abandons qui (le) faisaient intensément souffrir » (id.p.13). On n’en saura pas plus… c’est déjà beaucoup !
Le prêtre, Yves Buannic, s’exprime dans une tonalité presque opposée. Engagé dans la Marine nationale pendant 15 années, dont plusieurs en Indochine, puis laveur de vitre, il devient prêtre à 44 ans et rejoint avec enthousiasme une équipe de prêtres dans le Marais, à Paris. Rapidement il découvre un problème douloureux pour beaucoup de gens modestes du quartier. C’est l’expulsion hors des logements qui doivent être réhabilités, au nom d’un grand programme de prestige… et de profit. Avec
L’évêque appuie son espérance sur des formes de « renouvellement en profondeur » qu’il détecte dans certains catégories de Chrétiens : des enfants catéchisés, des jeunes adultes en recherche, des paroisses-laboratoires de nouvelles propositions de la foi. Il apprécie aussi beaucoup la bienveillance d’élus locaux qui, d’après lui, ont « compris spontanément que les églises catholiques ne sont pas des bâtiments comme les autres » et que, grâce à eux, « nos églises ( restent ) ouvertes à la présence du Dieu vivant » (?) (Dagens p.24-25).
Avec de nombreux militants de tous bords, le prêtre, Yves Buannic, doit plutôt se dresser contre des élus locaux et les contraindre, par des manifestations et des interventions médiatiques, à ne pas servir systématiquement les hommes d’affaires et les riches.
Civisme chrétien ou Solidarité ?
L’évêque, au centre de l’institution-Eglise, se pose la question : « Quel pouvoir pour l’Eglise dans la société française en ce début du 21e siècle ? » (Dagens p.29). Tout en se rappelant que se dire chrétien dans une société pluraliste et sécularisée c’est une démarche personnelle, il promeut, dans l’Eglise, « une logique de présence, d’engagement, de relations ouvertes, de proposition positive de la foi » (id.p.33). Il adopte la position de Marcel Gauchet qui invite l’Eglise à « proposer une version de l’ensemble social conforme aux valeurs religieuses … un civisme chrétien » (id.p.34). Le terme « démocratie chrétienne » n’est pas prononcé, mais c’est tout juste !
Yves Buannic, de son côté, ne s’engage pas « au nom de l’Eglise » mais avec sa conscience d’homme et sa foi personnelle. La naissance de la nouvelle République du Vietnam est, pour lui, un appel à reconstruire ce pays sur ses ruines et une occasion de s’associer à de nombreux militants, surtout du Parti Communiste Français. Avec sa spécificité, bien sûr, pour l’attention à une partie de la population vietnamienne : « Non pas être chrétiens malgré le socialisme, mais avec lui » (Buannic p.81). De même, quand les Vietnamiens ont chassé le pouvoir des Khmers Rouges au Cambodge, comment participer à la reconstruction économique et politique de ce pays ? Comment donc, dans une fameuse célébration interreligieuse à Phnom Penh, à Noël 1979, ne pas lancer un appel au monde pour soutenir cette terre à l’agonie ?
Evangélisation ou témoignage de l’Evangile ?
L’évêque opte clairement pour une démarche « centripète » du monde en direction de l’Eglise. Il voit son ministère apostolique comme un « service de… la conversion à la Vérité du Christ » (Dagens p.38) et cette Vérité, à ses yeux, tranche entre deux logiques qui s’affrontent : « la logique du monde » et la « logique du Christ », la première étant sous le signe de la domination, la seconde étant sous le signe du service, du « don de soi », de « l’Amour fou qui vient dissoudre le mal de l’intérieur » (id.p.50). Ce signe d’ailleurs, dit l’évêque, se donne parfois au vu des foules : ainsi cette procession de Notre-Dame-de-Bon- Secours dans les rues de Guingamp ( en Bretagne ! ), où l’on porte la statue de Notre Dame et « on la regarde passer, on regarde vers elle et, dans son regard, on perçoit une ouverture à l’infini, quelque chose comme une tendresse indestructible… Dieu comme une lumière dans la nuit… une lumière exposée… » (?) (id.p.71).
Yves Buannic, de son côté , ne cherche pas à s’exposer. Sa candidature à une élection législative en 1981 sur une liste de l’Union de la Gauche lui semble finalement un choix inutile. Par contre, tout en donnant la moitié de son temps au service d’une paroisse, il milite à l’Association France - Palestine ( pour la création des « Deux Etats » en Israël ), plus encore à l’Association France - Amérique Latine qui se bat pour le Cuba socialiste, le Nicaragua sandiniste, le Chili sans Pinochet, le Guatemala avec Rigoberta Menchu…
Il crée avec des amis, incroyants ou croyants, l’association Enfants du Monde - Droits de l’Homme ( EMDH ). Et en diverses situations dramatiques, c’est un travail considérable, par exemple, à Haïti où son amitié pour Aristide est déçue mais où le sercvice des enfants prime avant tout… C’est une présence tenace en Irak,où les enfants sont les premières victimes de l’embargo international. C’est, en même temps, la présence authentique des croyants, orthodoxes, chrétiens, musulmans, dans cette « semaine de prière » à Bagdad, en février 2003, juste avant la pluie de bombes sur la ville.
Yves Buannic se place dans le mouvement « centrifuge « de l’Evangile. Cela « exprime bien dit-il, le sens universel que j’ai voulu donner à mon sacerdoce, avec la conviction profonde que l’homme est le seul chemin vers Dieu…Ceux qui croient en l’homme doivent rester des veilleurs et ceux qui croient en Dieu doivent savoir que l’homme est grand, qu’il est capable d’aimer, de créer, d’inventer la fraternité, de changer le monde : l’homme est sacré » (Buannic p.294…297)
Loic Collet