LE TEMPS D’ANNIE ERNAUX

L’ouvrage d’Annie Ernaux «  Les Années » ( Gallimard, 2008 ) se termine par ces mots : « Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera jamais plus » (op.cit.p.242). Si c’est l’objectif du livre, cela demande des explications. S’agit-il du temps après la mort de l’auteur ? Elle ne pourrait rien sauver, c’est sûr ! S’agit-il du temps « passé » dont il y aurait quelque chose à sauver ? Peut-être… mais quoi ? et comment ?

 

Le petit chapitre qui sert d’introduction reproduit des souvenirs épars d’Annie Ernaux, rencontres, voyages, spectacles, visages et corps. Mais il avertit dès la première ligne : « Toutes les images disparaîtront ». Et l’annonce est précise : c’est l’instant de la mort qui les anéantit : « Tout s’effacera  en une seconde. Le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit s’éliminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. De la bouche ouverte il ne sortira rien. Ni je ni moi. La langue continuera à mettre en mots le monde » (op.cit.p.19).  

 

Sauver le temps

 

 La question « sauver quelque chose du monde »  rebondit. L’auteur nous dit, au moins, comment elle veut participer à « sauver » le temps : par la langue, par l’écriture. Une langue née avant elle, qui continuera après elle, qui passe par elle, elle qui passe dans le temps avant de n’être plus rien, croit-elle, après « son » temps.

Le livre sera donc l’outil du « salut ». Mais qu’est-ce qui sera sauvé ? Les trois quarts du livre énumèrent les souvenirs de l’auteur et ses appréciations sur les évènements et, parfois, sur les personnes qu’elle a connus, avec des dates charnières : 1968 et ses ruptures, 1981 et Mitterrand, l’espoir, 2001 et l’attentat de New-York… Elle veut « saisir cette durée qui constitue son passage sur la terre à une époque donnée » mais en taisant son ressenti individuel, en l’insérant dans « une sorte de vaste sensation collective » (op.cit.p.238). Elle veut même traiter avec l’Histoire et sa majuscule : « En retrouvant la mémoire de la mémoire collective dans une mémoire individuelle, rendre la dimension vécue de l’Histoire » (op.ci.p.239).

Une biographie

Elle refuse systématiquement de dire « je », alors que le lecteur la suit dans ses faits et gestes et n’imagine jamais que le livre est une fiction. Elle décrit abondammant les environnements sociaux, politiques et culturels… de sa vie mais elle ne donnerait à voir personne sur la scène, sinon un reflet convergent des décors. Elle écrit : « Aucun ‘je’ dans ce qu’elle voit comme une sorte d’autobiographie impersonnelle – mais ‘on’ et ‘ nous’ ». « Autobiographie impersonnelle », n’est-ce pas cela que l’on appelle un « oxymoron », une figure qui consiste à allier deux mots de sens incompatibles ? Biographie de soi-même… non personnelle, est-ce possible ?

Si Annie Ernaux rappelle superbement les situations qu’elle a traversées, sa personne se montre clairement sur le devant de la scène. C’est bien elle qui se livre, avec ses refus et ses passions. Elle est à l’opposé de la perversion qui se cache pour être recherchée et trouvée. C’est même son authenticité qui nous émeut.

Emouvante

Authenticité dans la poursuite d’une « image de la femme qui (la) tourmente » (op.cit.p.100), image faite de liberté, de « sentiments à l’aune du plaisir », et aussi de « questions sur elle-même, l’être et l’avoir, l’existence » (op.cit.p.99), ces questions qu’elle n’entend guère évoquer autour d’elle, surtout pas dans les rencontres familiales, ni même avec ses enfants.

Authenticité dans le rejet des souvenirs enfantins qu’elle a gardés de la religion catholique, « celle dont la dizaine de chapelet, les cantiques et le poisson du vendredi faisaient partie du musée de l’enfance » (op.cit.p.212). Plus sérieusement, en estimant que la religion catholique « en perdant son champ d’action principal, le sexe… avait tout perdu » (op.cit.p.154).

Authenticité dans l’histoire de ses amours, dans son idéal juvénile d’union libre, dans ses déceptions avec des hommes « téléfoot » ou des hommes « enfant », dans ses réticences à jouer le rôle convenu de la mère, dans son désir de rester amante : « Réendossant le rôle maternel qu’elle n’exerce plus qu’épisodiquement, elle ressent l’insuffisance du lien maternel, la nécessité d’avoir un amant, une intimité avec quelqu’un, que réalise seulement l’acte sexuel, et qui sert de consolation dans les conflits avec eux ( ses enfants » (op.cit.p.202).

Triompher de la mort ?

Mais l’amour va d’un pas d’amble avec la mort. La femme qui se raconte a cru parfois que son jeune amant est « l’ange qui fait revivre le passé, rend éternel » (op.cit.p.203). Elle a cru que le cancer qui se déclanche en elle reculera avec « la rencontre d’un homme plus jeune…  hasard miraculeux qui lui offre de triompher de la mort par l’amour et l’érotisme » (op.cit.p.235).

Mais l’illusion ne dure pas. Le mot « mort » est prononcé et il n’est plus inconcevable de se dire qu’on va mourir un jour… (cf p.225). Alors il est temps de faire quelque chose. Quoi ? Tenter de vaincre l’inéluctable ? Non. Pour  Annie Ernaux, il faut « écrire » : « C’est maintenant qu’elle doit mettre en forme par l’écriture son absence future » (op.cit.p.237).

Quelle « forme » subsistera ?

Elle parle d’absence. Elle ne sera plus « présente » dans le temps des humains. Mais elle ne dit pas : inexistence. Sans doute pense-elle qu’elle ne peut employer ce terme radical ( inexistence) parce que les mots qu’elle écrit resteront dans certaines mémoires et qu’ainsi elle gardera encore une « forme ». Mais n’est-ce pas contradictoire avec les premiers mots de son livre : « Toutes les images disparaîtront » ? Toutes les images, y compris les images verbales qu’on a pu créer. Alors une question résiste : l’image est-t-elle le dernier reste ? 

« Mettre en forme … son absence future », c’est encore un « oxymoron, un pseudo-lien de deux mots incompatibles. L’écriture est un simulacre de présence et ne renvoie le lecteur qu’à ses propres images. Elle n’est signe de présence, dans la mort, que si les mots sont déposés devant un Autre, un « existant » capable d’assurer une continuité de l’existence des humains, celui que les religions appellent « Dieu » ou d’un mot semblable. Annie Ernaux semble loin, actuellement, de ce domaine de recherche. A moins que l’amour ait encore quelque chose à dire…

                                                                     Loïc Collet   

Laisser une réponse