Délimitons l’objet de cet article. Il ne s’agit pas ici de traiter de l’ensemble de la dette publique de notre nation. Car ce serait examiner ce que doivent à leurs créanciers toutes nos administrations publiques, depuis le sommet de l’Etat jusqu’aux administrations régionales et locales, ou des organismes comme la Sécurité Sociale. Nous ne parlons ici que des emprunts faits par l’Etat.
L’endettement de l’Etat français est proche de la moyenne de l’endettement des nations européennes : autour de 65% du produit intérieur brut. Cela entraîne pour notre pays le versement, chaque année, d’environ 40 milliards d’euros à ses créanciers, c’est-à-dire 15 % des dépenses de l’Etat.
On sait que ce passif des comptes de l’Etat est contrebalancé par les actifs que sont les réalisations publiques, comme les équipements collectifs, les dépenses pour l’instruction, les soins de santé etc…On sait aussi que ce passif augmente quand l’Etat doit intervenir spécialement dans les périodes de « croissance molle » ; c’est un moyen pour lui d’accélérer la croissance. L’Etat emprunte plus quand les entreprises ne profitent pas assez de l’épargne nationale.
Le procédé qu’a l’Etat de financer sa dette, c’est de proposer aux épargnants ses Bons du Trésor. En fait l’épargne des particuliers et des entreprises est déjà recueillie par des organismes comme les banques, les sociétés d’assurance, les caisses de crédit… et ce sont ces organismes qui achètent les Bons du Trésor et avancent donc de l’argent à l’Etat.
C’est pour eux surtout que l’opération est bonne. Car les Bons du Trésor donnent un intérêt stable, garanti, au-dessus du taux d’inflation et ils sont remboursables à terme fixe. Ils sont très recherchés par les créanciers. Ainsi en Mars 2008 l’Etat a mis sur le marché des Bons du Trésor pour 1 milliard 800 millions d’euros, à 3% d’intérêt. Les acheteurs qui se sont présentés étaient prêts à acheter pour 5 milliards d’euros : 3 fois plus ! C’est dire l’attraction de ces titres !
( Rappelons l’un des plus célèbres emprunts que fut « l’emprunt Giscard » en 1973. Indexé sur l’or pour 15 années, l’emprunt initial de 5 milliards de francs a été finalement remboursé par l’Etat en 1988 au prix de 80 milliards de francs ! )
Pourquoi est-ce un moyen si pratique de s’enrichir ? C’est que le taux d’intérêt, même à 3%, est, généralement et sur une période assez longue, supérieur au taux de croissance, et donc au profit financier que donnerait la production de biens. Depuis plus de vingt ans il est plus fructueux d’étoffer son portefeuille de titres que d’investir dans le système de production par les diverses entreprises. Comme on dit : « la rente a disqualifié l’entreprise, on peut s’enrichir sans produire ».
Un deuxième facteur joue dans le même sens. Des décisions politiques ont diminué méthodiquement les impôts des tranches supérieures de revenus ( et pas seulement « l’impôt sur la fortune » ! ) et elles ont augmenté la fiscalité sur l’ensemble des revenus par la contribution sociale généralisée ( CSG ) et la contribution au remboursement de la dette sociale ( CRDS ). Ce qui diminue la faible épargne des petits revenus et augmente la forte épargne des hauts revenus .
Ainsi les hauts revenus sont favorisés deux fois : par le « cadeau fiscal » qui allège leurs impôts et par les intérêts des emprunts qu’ils ont permis à l‘Etat, particulièrement dans les Bons du Trésor. C’est à eux que reviennent, pour une bonne part, les 40 milliards d’euros que l’Etat débourse pour sa « dette ». Ceux qui en profitent, grâce à leur épargne substantielle, ne tiennent pas du tout à ce que la dette publique soit épongée. C’est peut-être la meilleure aubaine pour ceux qui accèdent à ces circuits financiers.
Loïc Collet