Depuis trois mois M’man n’a pas donné de pain à manger à ses enfants. Il y a bien eu une période où on pouvait acheter chez le boulanger du « pain de maïs ». Mais ce n’est pas du vrai pain du pain de blé, ni même du pain de seigle. C’est une pâte lourde, verdâtre, peut-être mal cuite. Quelques bouchées passent tout juste quand on a vraiment faim. Mais du pain de blé, on n’en a plus dans le bourg. « Les Allemands prennent toute la farine », dit M’man.
En fait l’occupant allemand ne peut surveiller ce qui se passe dans la campagne. A l’école, Gabriel entend des camarades raconter que dans leur village le vieux four a été réparé et, à la fin de la nuit, on en tire de belles miches de pain blanc ! C’est là que M’man arrive pourtant à acheter quelques pommes de terre, des rutabagas, parfois un peu de carottes ou de navets. Quant au pain… « Tu comprends, avec les Allemands on n’a plus de blé !… ».
Une rumeur pourtant circule. Dans le département au nord de la région, il y aurait la possibilité de faire quelques achats dans les fermes. M’man a entendu dire qu’une femme du bourg a pu en ramener jusqu’à un kilo de beurre ! Elle en parle à des copines qui ont aussi des becs ouverts au bord du nid. Elles ont, chacune, une bicyclette. Elles décident de partir. L’une d’elles connaît les noms des communes à traverser. Ce n’est pas la distance qui leur fait peur ni les côtes à monter. C’est plutôt les Allemands qui pourraient les arrêter sur la route et les « embêter ». Mais elles ont confiance en M’man qui a de la « jappe » et de la « défense ».
Pendant une semaine Grand Lou, Gabriel et Gourmeline attendent. D’après Grand Lou, qui joue avec ses soldats de plomb, le plus grand danger viendrait des Allemands mais M’man a dit qu’elle prendrait les petites routes où les soldats ne peuvent pas rouler avec leurs camions. D’après Gabriel, le risque c’est la panne de vélo, il a pris quelque fois la bicyclette de M’man, la chaîne saute tout le temps, on n’avance pas. D’après Gourmeline, le pire c’est la nuit, M’man a dit : « On dormira dans les granges, il y aura bien un peu de paille pour nous ! ». Oui, mais qui veillera pendant la nuit ?
La veille du dimanche, voilà enfin les femmes de retour ! Elles sont parties à quatre, elles reviennent à quatre ! Les vélos ont tenu et les porte-bagages sont bien chargés. Un petit sac de farine, une motte de beurre, un chapelet de saucisses, et une tourte de pain. De quoi faire la fête ! Pour quelques jours, presque des semaines ! M’man préside au partage de tout en quatre parts. Vraiment elle a réussi ce qu’elle voulait. Il n’y a pas une M’man pareille ! Même les Allemands ne lui ont pas fait peur !
Quelque temps plus tard, c’est de nouveau la disette à la maison. Un évènement inattendu se produit. La maison de Gabriel s’ouvre sur la rue par une petite salle où autrefois M’man vendait la charcuterie, faite par Papa. Maintenant elle ne sert plus. Un minotier des environs l’apprend. Et comme il arrive à trouver de la farine de temps en temps et à faire du pain par un boulanger occasionnel, il demande à M’man de le vendre pour lui dans la salle.
C’est comme si le ciel se dégageait par un coup de vent dans les nuages. Du pain, il y en aura maintenant à la maison, au moins pour M’man et les enfants, se dit Gabriel. Il aime tourner du côté du fournil, regarder le boulanger arracher du tas quelques fagots de branches de sapin pour la fournée. Il assiste à la mise à feu sous les briques voûtées du four, au nettoyage des braises par une grosse serpillière au bout d’une perche, à l’enfournement sur la large pale. Et bientôt les pains gonflés, craquants, sont rangés sur la brouette pour arriver chez M’man.
Quand la nouvelle circule : « Il y a du pain aujourd’hui », la foule envahit la petite salle et le trottoir au bord de la route. M’man connaît chaque famille, elle répartit, au mieux, la fournée. Mais, en un quart d’heure, il n’y a plus rien et les gens s’en retournent, avec leur inquiétude. Il n’est pas rare, pourtant, que l’une des femmes revient et supplie M’man : « Vraiment tu n’aurais pas un morceau à me donner ? ».
Gabriel entend souvent cette question. Il sait ce qui va se passer. M’man lui dira : « Va chercher le pain que j’ai mis de côté pour nous ! ». Le cœur gros, Gabriel ira le prendre dans le buffet. M’man va le couper en deux, ou même encore en deux, et il y en aura pour une ou deux familles.
Parfois, le soir, quand on prévoit un peu le repas, Gourmeline, la petite soeur, avertit : « On n’a pas de pain… ». M’man se tourne vers Gabriel : « Va chez madame Galic, demande- lui ! ». Il y a deux autres boulangeries dans le bourg. Celle de Madame Lohec, mais M’man n’aime pas avoir à faire avec elle. Par contre l’autre boulangère, Madame Galic, a le cœur sur la main. Elle comprend bien M’man, elle a aussi des enfants. Si elle a un bout de pain, elle va en donner une part à Gabriel.
C’est comme cela que les semaines passent, quand le pain manque. Un tout petit espoir subsiste. Avec Madame Galic et avec M’man.
Loïc Collet